Mon université veut que je signe un serment de loyauté : suis-je en Amérique ou à Vichy en France ?

En tant qu’historien de la France moderne, j’ai rarement vu un lien entre ma vie quotidienne dans mon État d’adoption du Texas et mon travail sur ma spécialisation d’adoption : la période que nous appelons Vichy France. Hormis les vantardises texanes selon lesquelles la Lone Star Republic est plus grande que la République française et la petite ville de Paris, au Texas, qui possède sa propre Tour Eiffel, je n'avais aucune raison de comparer les deux endroits où j'ai passé plus de la moitié de ma vie.

Jusqu'à maintenant.

La semaine dernière, des professeurs et des instructeurs de l’Université de Houston ont reçu une note troublante de l’administration, qui nous demandait de signer une déclaration stipulant que nous enseignons plutôt que « d’endoctriner » nos étudiants.

Bien que l’administration n’ait pas défini le terme « endoctriner », il suffit à peine d’un doctorat en anglais pour lire entre les lignes. L’endoctrinement est précisément ce que le gouvernement de notre État nous a déjà interdit de faire dans nos classes. Il ne doit pas y avoir le moindre signe dans nos cours et programmes de référence à la diversité, à l’identité et à l’inclusion. Le mot fourre-tout utilisé est « idéologie », un terme récemment invoqué par le gouverneur Greg Abbott lorsqu'il a averti que « le Texas cible les professeurs qui sont plus concentrés sur la promotion des idéologies de gauche plutôt que sur la préparation des étudiants à diriger notre nation. Nous devons mettre fin à l'endoctrinement ».

Ce n’est pas la première fois au cours des derniers mois que l’on me rappelle ce qui s’est passé en France pendant les quatre années où elle a été gouvernée par ses occupants allemands et ses collaborateurs de Vichy.

Très brièvement, avec la défaite rapide et complète de l'Allemagne contre la France en 1940, un régime autoritaire, antisémite et collaborationniste a pris le pouvoir. L’un de ses premiers actes fut d’éliminer les Juifs français de toutes les professions, y compris les lycées et les facultés universitaires, et d’imposer un « serment de loyauté » à la personne du maréchal Philippe Pétain, le vieux mais rigide héros droit et lucide de la Première Guerre mondiale.

Le but du serment était simple et direct : en exigeant la fidélité de tous les fonctionnaires à la personne de Pétain, il exigeait également leur hostilité aux valeurs laïques et démocratiques de la tradition républicaine française. Néanmoins, une écrasante majorité d’enseignants ont prêté serment – ​​même la romancière et féministe Simone de Beauvoir, qui avait besoin de son salaire pour se nourrir. lycée professeur, tout comme l'écrivain Jean Guéhenno, anti-pétainiste viscéral qui a continué à enseigner au prestigieux Paris lycée Henri IV jusqu'à sa destitution en 1943.

Les ministres de l'Éducation de Vichy ont compris l'importance vitale que les écoles et les universités jouaient dans la formation des citoyens. Déterminés à remplacer les valeurs révolutionnaires de liberté, d’égalité et de fraternité par les objectifs réactionnaires de la famille, du travail et de la patrie, ils cherchèrent à éliminer les « écoles impies » et à instaurer un « ordre moral » basé sur la soumission aux autorités de l’État et de l’Église. Cette expérience radicale, alimentée par une idéologie réactionnaire, visant à ramener la France à l’âge d’or des rois, des cardinaux et des castes sociales a connu une fin peu glorieuse avec la libération du pays par les Alliés et l’effondrement de Vichy à peine quatre ans après son début.

L’historien juif français Marc Bloch – qui a rejoint la Résistance et a sacrifié sa vie au nom d’une idéologie très différente que l’on peut appeler l’humanisme – a toujours insisté sur l’importance de l’histoire comparée. Mais la comparaison est importante non pas parce qu’elle identifie des similitudes mais parce qu’elle met en lumière des différences. De toute évidence, la situation des professeurs de l’UH est très différente de celle de leurs pairs français de Vichy en France. Nous ne risquons pas nos emplois, et encore moins nos vies, en résistant à cet effort maladroit visant à exiger notre loyauté envers un mémo anti-endoctrinement.

Mais les deux situations ne sont pas non plus totalement différentes. Les historiens du fascisme comme Robert Paxton nous rappellent que de tels mouvements commencent lentement, puis prennent soudainement des proportions terrifiantes. Ce fut certainement le cas dans la France de l’entre-deux-guerres, où une politique très polarisée, des violences politiques fréquentes et une longue histoire d’antisémitisme et d’anti-républicanisme préparèrent le terrain pour Vichy. En France, écrit Paxton, cette transformation lente, puis soudaine, « a changé la pratique de la citoyenneté, passant de la jouissance de droits et devoirs constitutionnels à la participation à des cérémonies de masse d’affirmation et de conformité ».

En tant qu’historien de la France, j’ai toujours pensé que son basculement vers l’autoritarisme était choquant, mais pas surprenant. Après tout, de nombreux éléments de ce changement existaient bien avant 1940. Mais en tant que citoyen américain, je suis non seulement choqué, mais également surpris par les exigences officielles d’affirmation et de conformité. Un jour, je trouverai le temps de réfléchir sérieusement à ma naïveté. Mais le moment est venu de réfléchir à la manière dont nous devrions répondre à ces demandes.

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