En Israël, un scandale militaire en cours est devenu le miroir tendu à une société qui semble déterminée à détourner le regard de son reflet.
Le protagoniste est le général de division Yifat Tomer-Yerushalmi, jusqu'à récemment le chef des affaires juridiques des Forces de défense israéliennes. Fin octobre, Tomer-Yerushalmi écrivait dans une lettre publique de démission qu'elle avait autorisé la fuite d'une vidéo montrant un détenu palestinien maltraité par des soldats israéliens en 2024. Quelques jours plus tard, au début de la semaine dernière, elle était arrêtée.
Le fait que Tomer-Yerushalmi ait été arrêté aurait dû être l’occasion d’une introspection nationale. Mais presque personne n’a posé les questions les plus fondamentales : pourquoi sa transgression a-t-elle eu lieu ? Pourquoi était-elle la personne qui avait mis en lumière les abus ?
Les réponses, je pense, racontent une sombre histoire sur la conscience nationale de l’État d’Israël.
L’histoire officielle, répétée sans cesse dans la presse israélienne, est que Tomer-Yerushalmi a violé les lois sur le secret, fait obstruction à la justice et menti sur son rôle lorsqu’elle a été interrogée par les autorités et la Cour suprême. Toutes ces affirmations peuvent être vraies. Elle a elle-même admis avoir autorisé la fuite et avoir ensuite tenté de la cacher.
Les studios de télévision ont organisé des débats pour savoir si Tomer-Yerushalmi avait déshonoré l'armée. Le porte-parole du Premier ministre, avant son arrestation, a publié une déclaration appelant à son arrestation. Mais l’indignation généralisée s’est majoritairement concentrée non pas sur ce que la vidéo a révélé, mais sur le fait qu’elle a été divulguée.
Pourquoi?
La retenue et la légalité sont censées distinguer Israël de ses ennemis. La vidéo ne démontre pas ces qualités. Dans ce document, des soldats d'un centre de détention militaire appelé Sde Teiman, dans le sud d'Israël, escortent un détenu palestinien aux yeux bandés dans une tente, se protégeant largement du champ de vision de la caméra. Par moments, le détenu qu’ils entourent peut être vu plaqué contre un mur et allongé sur le sol.
Cinq réservistes ont finalement été inculpés de « sévices graves » sur un détenu en relation avec la vidéo, les procureurs militaires alléguant que la victime avait des côtes cassées, un poumon perforé et des blessures internes correspondant à un coup de couteau avec un objet pointu.
Les guerres sont horribles et les ennemis auxquels Israël est confronté sont réels. Personne ne doute que le Hamas et d’autres groupes militants ont commis des actes barbares. Mais pour Israël, sanctionner ou ignorer de tels abus contre les captifs reviendrait à trahir son propre fondement moral.
Des factions très bruyantes mais minoritaires de la société israélienne ont exigé la libération des réservistes et ont minimisé le problème. Des membres d'extrême droite de la Knesset ont manifesté devant la base où ils servaient ; sur les réseaux sociaux, certains ont nié la gravité des accusations, suggérant qu’avec Israël engagé dans une guerre aussi terrible contre un ennemi aussi enragé, les subtilités de la loi sont absurdes.
Ce n’est pas la seule raison pour laquelle l’indignation suscitée par les actions de Tomer-Yerushalmi semble scandaleusement disproportionnée. Il est également important de noter que, dans de nombreuses administrations différentes, il est courant que le bureau du Premier ministre fasse régulièrement l'objet de fuites – sans pratiquement aucune protestation.
Je peux dire par expérience que le bureau du Premier ministre divulgue régulièrement des informations sur les réunions classifiées du Cabinet de sécurité dans des conditions absurdes. Les gouvernements successifs ont eu recours à des fuites contrôlées pour façonner leurs discours, détourner les reproches et affaiblir leurs rivaux. Les journalistes de Jérusalem et de Tel Aviv vivent d’un flot incessant de « sources proches du dossier » ou de « responsables proches du Premier ministre », dont beaucoup sont de hauts responsables.
Apparemment, le caractère sacré du secret ne devient un principe que lorsque quelqu'un fuit pour des raisons morales plutôt que politiques. Dites-moi si ce calcul vous semble raisonnable.
Dans une société saine, je pense que les gens seraient beaucoup plus alarmés par les raisons pour lesquelles Tomer-Yerushalmi a choisi de divulguer la vidéo, plutôt que par la fuite elle-même. Elle semble avoir cru que l’armée allait enterrer l’incident ou que les enquêteurs seraient poussés à détourner le regard.
Avait-elle tort ? Le dossier suggère que non. Regardez la Cisjordanie, où des centaines de Palestiniens ont été tués ces dernières années au milieu de violences presque quotidiennes. Les soldats qui seraient responsables de ces morts – dont les détails peuvent être absolument brutaux – ont rarement été sévèrement punis. L’armée et l’État n’ont condamné aucun soldat pour abus commis pendant la guerre.
Lorsque la propre chef juridique de l'armée soupçonne une dissimulation, elle tire la sonnette d'alarme sur le système qu'elle a servi. Le fait qu’Israël refuse apparemment d’écouter est révélateur et terrifiant.
Ce que cet épisode révèle véritablement, c'est à quel point les instincts moraux d'Israël ont été remplacés par des instincts bureaucratiques : entretenir la façade, contenir les dégâts et punir la brèche. Une société qui parle davantage du bien-fondé d’une fuite que de son contenu est une société dans le déni.
Cette distorsion n’est pas apparue du jour au lendemain. C’est le produit de près de 60 ans d’occupation qui ont habitué les Israéliens à contrôler un autre peuple ; le traumatisme de deux ans depuis le 7 octobre qui a consumé notre empathie ; et la culture politique, sous la direction du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui nous a appris à privilégier la survie plutôt que les principes. Le résultat est une sphère publique où la responsabilité ressemble à une trahison et le secret se fait passer pour du patriotisme.
Personne ne s’attend à ce qu’un pays constamment menacé soit saint. Mais l’essence d’une démocratie libérale réside dans sa volonté de regarder sans broncher ses propres péchés. Les fondateurs d'Israël ont construit des institutions précisément dans ce but : une presse libre, un système judiciaire indépendant, un corps juridique militaire chargé de faire respecter la loi dans le brouillard de la guerre. Les dirigeants actuels d’Israël – et dans une certaine mesure, leurs médias également – trahissent cet héritage.
