Au printemps 1940, deux Algériens français, les frères Raoul et Edgar Bensoussan, se disputent avec deux Arabes sur une plage près de la ville d'Oran. La raison n'est pas claire, mais pas le résultat : l'un des Arabes, Kaddour Betouil, a sorti un couteau et a poignardé Raoul au bras et à la bouche. Ce dernier, ensanglanté et en retraite dans son cottage de plage, est revenu sur les lieux du crime armé d'un pistolet. Une seconde bagarre éclate entre les deux hommes, qui se termine non pas par un coup de pistolet mais par l'arrivée de gendarmes français.
Il se trouve que les frères Bensoussan étaient des juifs algériens dont la famille bénéficiait de la loi Crémieux qui, en 1870, étendait la citoyenneté française à la communauté juive qui vivait depuis des siècles en Algérie. Cette même loi, cependant, ne s'étendait pas aux plusieurs millions d'Arabes et de Berbères qui, comme Kaddour Betouil, étaient condamnés à rester sujets, et non citoyens, sous la république française.
Si cette histoire vous semble familière, elle n’est pas du tout absurde. Cette même bande de plage, rapporte l'historienne Alice Kaplan, est encore connue des locaux sous le nom de la plage de L'Étrangerou L'étrangerla plage. L'histoire de cette altercation, bien évidemmentest revenu chez un ami des frères Bensoussan, Albert Camus.
Tant dans le roman que dans la nouvelle adaptation cinématographique de François Ozon, cette scène, bien qu'elle arrive à mi-chemin du récit, constitue en fait le point culminant. Sur une plage d'Alger, il y a une confrontation entre un Français, nommé Meursault, et un Arabe, resté anonyme. Ce dernier, allongé sur le sable, tient un couteau, tandis que Meursault, debout au-dessus de lui, tient un pistolet. Cette fois, cependant, alors que les vagues s'écrasent et que le soleil nous aveugle, le pistolet explose. Il y a un seul plan, une pause, puis quatre autres plans.
«C'était comme frapper», observe Meursault, «quatre coups rapides à la porte du malheur».
Ozon fait prononcer ces mots en voix off par Meursault, interprété par l'acteur Benjamin Voisin, une fois qu'il a tiré. Il répète cet usage de la voix off, récitant les dernières lignes du roman alors que le film approche de sa conclusion. Quant au reste du scénario, également écrit par Ozon, il porte une fidélité inébranlable à la cadence légère mais lyrique du propre langage de Camus, décrit par le théoricien littéraire Roland Barthes comme le « degré zéro » de l'écriture, celui qui s'efforce d'être totalement transparent.
Mais il y a aussi des écarts dramatiques par rapport au roman, sans parler de l'adaptation encore plus fidèle de Luchino Visconti en 1967, qui mettait en vedette Marcello Mastroianni dans le rôle de Meursault. La version Visconti était en partie plus fidèle car elle était filmée en couleur. Comment pourrait-il en être autrement pour un roman dans lequel les couleurs saisissantes de la mer, du sable et du ciel jouent un rôle aussi crucial ? Pourtant, Ozon a choisi de filmer en noir et blanc, reflétant peut-être les films noirs hollywoodiens et les romans policiers de James M. Cain et Raymond Chandler, qui ont époustouflé Camus et ses collègues existentialistes comme Jean-Paul Sartre. Si les images captées par le directeur de la photographie Manu Dacosse vibrent souvent de sensualité, elles sentent néanmoins l'artifice habile et non la réalité de Meursault.
De plus, Ozon remodèle le rôle de Marie Cardona, la femme qui tombe amoureuse de Meursault. Dans le roman, elle n'est guère plus qu'un accessoire – une femme aussi attirée par la beauté physique de Meursault qu'aliénée par son vide émotionnel. Ici, Marie, interprétée par la jeune comédienne Rebecca Marder, joue un rôle central. Marder est fascinant, mais c’est précisément le problème ; cela risque de transformer un récit emblématique de l’absurde en une histoire d’amour. Et, pour paraphraser Tina Turner, l'amour n'a rien à voir dans cette histoire.
Ozon introduit d'autres rides – par exemple le frémissement de l'homoérotisme qui accompagne la scène de Meursault et l'Arabe – mais elles pâlissent en comparaison de son départ le plus dramatique du roman. En effet, Ozon nomme non seulement l’Arabe, mais aussi sa sœur. Cette dernière se prostitue et est battue par son souteneur, Raymond Sintès, qui se lie également d'amitié avec Meursault. C'est ce triangle non romantique qui conduit à leur confrontation sur la plage – et, bien sûr, à la confrontation du lecteur avec l'éternelle question : pourquoi Camus les a-t-il laissés anonymes ?
Plutôt que de tenter de répondre à cette question, l'écrivain algérien Kamel Daoud a décidé de donner à l'Arabe non seulement un nom, Musa, mais une histoire. Dans le roman époustouflant de Daoud Meursault, Contre-enquêteou Tl'enquête Meursaultle frère de Musa, Harun, ne peut pardonner l'injustice selon laquelle Meursault a acquis une renommée éternelle tandis que Musa a été condamné à une obscurité sans nom. « Bon Dieu, comment peut-on tuer quelqu'un et même lui ôter sa propre mort ? C'est mon frère qui s'est fait tirer dessus, pas lui ! Il y a quelque chose que je trouve stupéfiant, et c'est que personne… n'a jamais essayé de connaître le nom de la victime. »
Dans quelques scènes simples et scintillantes de sa propre invention – l'une avec Djemila, la sœur de Musa, visitant sa pierre tombale, l'autre une rencontre entre Djemila et Marie – Ozon répare cette omission en donnant des noms et des voix à ceux qui étaient restés sans nom et sans voix. Non moins important, il nous a offert un film qui nous rappelle le caractère insaisissable du sens et l'étrangeté de la vie dans un monde aussi absurde aujourd'hui qu'il l'était à l'époque de Camus.
