C’est grâce à la délinquance habituellement reléguée aux buvards de la police locale que la France devra réfléchir, en 2015, au type de république qu’elle souhaite être. Début décembre 2014, trois jeunes casseurs ont fait irruption dans l’appartement d’un jeune couple de la banlieue parisienne de Créteil, ligoté le couple, saccagé les chambres et violé la femme. Un tel acte, si ignoble en lui-même, a pourtant été malmené par les voyous. Ils avaient délibérément choisi l’appartement du couple parce qu’ils étaient juifs. Comme l’a expliqué l’un d’eux : « Vous les Juifs, vous avez de l’argent.
Le gouvernement a immédiatement condamné le crime, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, rassurant un rassemblement juif : « La République française vous défendra de toutes ses forces, car sans vous ce ne serait plus la République.
La déclaration de Cazeneuve, bien que saluée par la foule, suggère que la République française n’est déjà plus ce qu’elle était.
Le républicanisme français est né en 1789 – un événement qui a transformé les Juifs vivant sur le sol français en citoyens français. Après la Révolution, l’identité nationale n’avait rien à voir avec le sang ou les ancêtres et tout à voir avec l’adhésion aux valeurs, à la langue et aux lois de la nation nouvellement née. Ce sont les droits d’un individu particulier, et non d’un groupe particulier auquel il appartient. Comme l’a déclaré le comte de Clermont-Tonnerre lors du débat sur l’émancipation des Juifs : « Il faut tout refuser aux Juifs en tant que nation, mais tout leur accorder en tant qu’individus ».
Depuis, malgré les grands spasmes d’antisémitisme qui ont secoué la France, ses juifs se sont volontiers définis comme des citoyens français qui se trouvaient être juifs comme d’autres se trouvaient être bretons ou aux yeux bleus. Ils ont volontairement renoncé aux particularités qui les rendaient juifs en échange des droits et devoirs abstraits de la citoyenneté française. Ils ont même abandonné les noms »Juif » et « Juif», trop étroitement liés à leur passé de ghetto, et ont plutôt commencé à s’identifier comme «Israélites.
Pourtant, alors que les relations avec la communauté musulmane française se tendent et que l’antisionisme devient de plus en plus le code de l’antisémitisme, les Israélites français assument à nouveau leur judéité. Quant au républicanisme traditionnel, la phrase de Cazeneuve révèle que cela a déjà commencé à changer. En 1980, à la suite de l’attentat à la bombe de la synagogue de la rue Copernic, le Premier ministre de l’époque, Raymond Barre, a déclaré que les terroristes, bien que ciblant des Israélites français, avaient frappé « des Français et des Françaises innocents ».
Les propos bien intentionnés de Cazeneuve font-ils écho à la remarque de Barre ? Il a dit à ses auditeurs juifs à Créteil que sans ses juifs, la France ne serait plus la France. Pourtant, cela se heurte à l’idéal républicain traditionnel, celui qui veut que la France ne serait plus la France sans des hommes et des femmes dévoués aux idéaux de la République. La République a le devoir de défendre ses citoyens contre des crimes comme celui commis à Créteil, mais elle doit aussi décider si elle le fait parce que les victimes sont juives ou parce qu’elles sont françaises.
Robert Zaretsky est professeur de cultures et littératures du monde au Honors College de l’Université de Houston.
