Hier, Paris a vécu deux événements records. La première était que la température de la ville atteignait 104 degrés Fahrenheit, obligeant des sites touristiques comme la Tour Eiffel et le Louvre à fermer prématurément. La seconde s'est produite au Panthéon, resté ouvert pour accueillir le cercueil de Marc Bloch, premier historien à pénétrer dans ce lieu sacré.
L’événement était littéralement capital. La structure massive du XVIIIe siècle, dédiée à l'église Sainte-Geneviève, a été rebaptisée par les révolutionnaires français en 1791 Panthéon, le monument pour ceux «grands hommes » qui ont consacré leur vie à la République française. Mais à une époque de rhétorique raciste et antisémite implacable, c'était aussi symboliquement capital.
Bloch est né dans une famille juive française qui a choisi de quitter Strasbourg pour Paris lorsque l'Allemagne a annexé son Alsace natale en 1871. Adolescent pendant l'affaire Dreyfus, Bloch interrompit une carrière universitaire prometteuse en 1914, se portant volontaire pour servir dans la Première Guerre mondiale. Il passa quatre ans dans l'infanterie, puis servit comme officier du renseignement ; à la fin de la guerre, il avait obtenu deux blessures ainsi que quatre citations pour bravoure ainsi que la médaille la plus prestigieuse de France, la Croix de guerre.
Entre les deux guerres mondiales, Bloch et son ami Lucien Febvre fondent Annales d'histoire et d'économieune revue d'histoire qui a révolutionné la pratique de l'histoire, en se détournant de l'attention portée aux grands personnages et événements pour se concentrer sur la vie banale et matérielle des peuples. Bloch a développé la notion influente, quoique insaisissable, de mentalités: terme qu'il a donné aux structures intellectuelles et émotionnelles qui, tout aussi certainement que les facteurs matériels, ont façonné la manière dont les générations passées ont vécu leur monde. Ce thème a inspiré son premier livre, Les Rois thaumaturgesou La touche royalequi examinait la relation entre le mythe du toucher curatif du roi et les pouvoirs qu'il était censé incarner.
La persistance de ce mythe a été révélée à la suite de la défaite de la France par l'Allemagne nazie en 1940 et du prestige presque divin accordé au nouveau dirigeant de la nation, Philippe Pétain. Le vieux héros de Verdun dirigeait un régime collaborationniste dont la première tâche était d’adopter une salve de lois antisémites à la fin des années 1940 qui privaient les Juifs français de leurs droits légaux et civils. Ces lois contraignent Bloch à quitter son poste d'enseignant à la Sorbonne, alors qu'à 54 ans, handicapé par l'arthrite et père de six enfants, il insiste pour réintégrer l'armée en 1938.
Contraints d'abandonner l'appartement familial parisien et leur bibliothèque de 5 000 livres, Bloch et son épouse Simonne s'installent dans la « Zone Libre » du sud. Déchu de son poste, il continue néanmoins à pratiquer le métier d'historien. Mais il a tourné son regard critique vers le présent plutôt que vers le passé, s’en tenant fermement à son affirmation – aussi pertinente aujourd’hui qu’à l’époque – selon laquelle « lorsqu’une opinion largement répandue est manifestement en contradiction avec la vérité, nous sommes obligés, en toute honnêteté, je pense, de l’attaquer ».
Le résultat fut L'Étrange Défaiteou Étrange défaiteun récit saisissant de la façon dont les dirigeants militaires et politiques français ont réussi à perdre cette guerre en quelques semaines. Écrit dans ce que Bloch a décrit comme une « chaleur blanche de rage », il a appliqué la même approche à ces événements qu’à ceux de la France médiévale, une approche « soucieuse de chercher le solide et le concret derrière le vide et l’abstrait ». La principale raison de cette débâcle, écrivait-il, était que pendant que les stratèges allemands menaient la guerre actuelle, leurs homologues français menaient la dernière. Avec une perspicacité poétique, Bloch observait que « les pensées de la dernière guerre s'accrochaient à eux parce qu'elles étaient les pensées de leur jeunesse. Ces jours lointains avaient tout l'éclat des choses ». vu.»
En 1942, Bloch avait compris qu'en tant que patriote français, il avait le devoir, malgré son âge, de rejoindre la Résistance où il prenait des noms de code allant du majestueux Narbonne au banal Monsieur Blanchard. Sa fortune dura près de deux ans lorsqu'à la fin du printemps 1944, il fut capturé à Lyon, puis emprisonné et torturé dans sa fameuse prison du Mont-Luc. Le 16 juin, il a été emmené dans un camion avec deux douzaines d'autres résistants dans un champ vide à l'extérieur de la ville et sommairement abattu. Ses restes enterrés ont été découverts peu après la guerre, tout comme le manuscrit de Étrange défaite.
Inévitablement et à juste titre, Étrange défaite a fourni une grande partie du scénario de la cérémonie du soir au Panthéon, qui a réussi à être à la fois sévère et élégante. Les acteurs lisaient des passages du livre tandis que des gardes militaires transportaient les cercueils vides de Marc et de son épouse Simonne. (La famille de Bloch ne souhaitait pas que sa dépouille soit retirée du cimetière où il est enterré, alors que celle de Simonne n'a jamais été retrouvée.) Fait révélateur, lorsque les cercueils ont été déposés à l'intérieur de la vaste salle du monument, un officier de l'armée a récité, selon le souhait de Bloch, les plusieurs citations militaires pour bravoure qu'il avait reçues.
Dans son discours, prononcé devant une colonne qui portait l'épitaphe de Bloch : dilexit veritatem (« Il aimait la vérité ») — Le président Emmanuel Macron a souligné l'importance tragique de la vie de l'historien pour notre époque. Faisant référence aux récents efforts déployés par des personnalités de l’extrême droite pour reconquérir Bloch comme l’un des leurs, Macron a mis en garde contre « ceux qui se déclarent plus français que vous… et qui pourtant sont toujours les premiers à vendre la France à des puissances hostiles ». (Parmi les conditions sur lesquelles les descendants de Bloch ont insisté, il y avait que les représentants du parti d'extrême droite Rassemblement national ne puissent pas assister à la cérémonie.)
Mais les mots écrits par Bloch, dans l'introduction de Étrange défaitesont l’évocation la plus puissante de qui il était et de ce qu’il représente. « Je suis juif de naissance, mais pas de religion, car je n'ai jamais professé aucune croyance, qu'elle soit hébraïque ou chrétienne. Je ne ressens ni fierté ni honte quant à mes origines. Je suis, je l'espère, un suffisamment bon historien pour savoir que les qualités raciales sont un mythe et que toute la notion de race est une absurdité. » « J'essaie de ne jamais insister sur mon hérédité, sauf lorsque je me trouve en présence d'un antisémite. » Bloch conclut, simplement et magnifiquement : « Je suis né en France. J'ai bu les eaux de sa culture. J'ai fait mien son passé. Je ne respire librement que sous son climat, et j'ai fait de mon mieux, avec d'autres, pour défendre ses intérêts. »
Dans l'autre livre qu'il a écrit pendant cette période, Le métier d'historienBloch cite un de ses fils qui, encore enfant, lui demandait ce que font les historiens. (Le bon historien, écrit Bloch, « est comme le géant des contes de fées. Il sait que partout où il sent l’odeur de la chair humaine, là se trouve sa proie. »)
Comme Bloch l'aurait souhaité, il restera toujours un exemple de ce que font effectivement les historiens. Et dans la vie qu’il a vécue et dans les valeurs pour lesquelles il est mort, Marc Bloch rappellera toujours ce que font les vrais patriotes.
