Les juifs français de droite ont-ils provoqué la violence antisémite ?

Fin juillet, le journal français Libération révélait que le ministère de l’Intérieur envisageait d’interdire la Ligue de Défense Juive. Le ministère a ouvert ce dossier suite au chahut lugubre devant la synagogue Don Isaac Abravanel deux semaines plus tôt à Paris. Selon plusieurs observateurs, ainsi que des images de vidéos amateurs, des membres de la LDJ bourrés de casques de moto et de barres métalliques auraient provoqué les hooligans qui avaient détourné la manifestation.

Quand on se rappelle que l’antisémitisme enragé a alimenté la plupart des ligues qui ont ensanglanté l’histoire de France, de l’Action française à la Milice, on peut désormais célébrer la découverte que les Juifs français peuvent être aussi grossiers, racistes et violents que leurs pairs antisémites.

En un sens, la dissolution officielle de la LDJ confine à une tautologie : comme le révèlent les efforts frustrés d’un journaliste du Monde qui a tenté d’interviewer un représentant de la LDJ, l’organisation apparaît tout sauf organisée, alors que sa taille réelle est aussi incertaine que la nature de ses origines. Mais il y a certains éléments qui sont néanmoins clairs. C’est après l’éclatement de la deuxième intifada, en 2000, et celle dite « Intifada française » qui a ensuite balayé les banlieues françaises, que la LDJ a pris forme. Son existence est, depuis, marginale : pas plus de quelques dizaines d’individus forment le noyau dur du mouvement. Mais surtout, comme l’ont montré les événements à la Bastille, ils ont la capacité de mobiliser entre 200 et 300 supporters via les réseaux sociaux.

Sur son site officiel, orné d’un poing fermé encadré d’une étoile de David, la LDJ se présente comme le « prolongement idéologique » de l’opération américaine de Meir Kahane. (Celui que, rappelons-le, le FBI a placé sur sa liste des organisations terroristes la même année où il a été franchisé en France.) Et si un porte-parole de la LDJ a rejeté « toutes les formes de racisme et de violence », il a négligé d’expliquer la présence sur le site en début d’année d’un éloge funèbre de Baruch Goldstein, auteur du massacre de 29 Palestiniens en 1994. (Le webmaster du site a depuis retiré l’éloge funèbre.)

De plus, le porte-parole n’a pas abordé les plus de 100 accusations d’agression physique et de voies de fait portées contre des membres de la LDJ depuis 2001. Alors que la plupart de ces attaques visaient des musulmans français, la LDJ a également terrorisé des juifs français qui ne sont pas d’accord avec sa vision du monde. En juillet, deux sympathisants de la LDJ ont été reconnus coupables d’avoir lancé une bombe sur la voiture de Jonathan Moadab, co-fondateur d’une organisation juive critique du sionisme. Pour faire bonne mesure, Moadab a témoigné qu’il avait reçu des appels téléphoniques anonymes l’avertissant que lui et toute sa famille seraient tués.

Bien sûr, tout cela peut sembler maigre étant donné la violence croissante et le nombre d’activités antisémites en France. Mais le rôle joué par la LDJ dans les quasi-émeutes devant les deux synagogues en juillet a perturbé non seulement les autorités françaises, mais aussi de nombreux Juifs français. Si les événements restent contestés, la version initiale de ceux dépeignant la LDJ en défenseurs héroïques des synagogues ne tient plus. Un tweet envoyé par un membre de la LDJ suggère qu’il y avait des plans pour provoquer les manifestants – des actions ensuite corroborées par des vidéos amateurs et des témoignages oculaires, y compris ceux de Juifs français. Par ailleurs, le président de la synagogue Don Isaac Abravanel, Serge Benhaïm, a souligné lors d’un entretien que, grâce à la police française, la synagogue n’a jamais été « assiégée ».

Dans un article très commenté, le journaliste (et sioniste) Ezra Nathan insiste sur les agissements et le langage épouvantables de la frange violente de la manifestation pro-palestinienne, mais dénonce également les membres de la LDJ comme des pyromanes bercé par l’illusion qu’ils sont pompiers. Roger Cukierman, dirigeant du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), a également souligné le rejet de la LDJ par son organisation : « Nous n’approuvons pas leurs méthodes [and] ne souhaitent pas leur tenir compagnie.

Le gouvernement non plus, semble-t-il. Parmi les nombreux déclencheurs utilisés par le ministère de l’Intérieur lorsqu’il envisage l’interdiction légale d’une organisation, la LDJ semble en avoir tiré au moins deux. L’une est l’incitation à la haine et à la violence ethniques ou raciales, tandis que l’autre est lorsque des groupes, « soit dans leur forme ou leur organisation militaire, manifestent les caractéristiques d’une milice privée ». Même cette description, cependant, accorde trop de crédit à l’organisation. Selon le sociologue Samuel Ghiles-Meilhac, la LDJ attire des jeunes chômeurs qui ont peu d’idées sur l’histoire et la politique du Moyen-Orient. Au lieu de cela, les affrontements de rue et la rhétorique raciste « leur permettent de prétendre à une sorte de virilité à l’israélienne sans y vivre réellement ».

Néanmoins, l’anxiété et la peur qui rongent désormais la communauté juive française se sont traduites par une sympathie croissante, voire un soutien actif, à la LDJ. Le raisonnement — les LDJ sont peut-être des imbéciles, mais au moins ce sont nos imbéciles — est compréhensible, mais aussi tragique (un drame d’ailleurs qui menaçait la semaine dernière de virer à la farce lorsque Marine Le Pen d’extrême droite a publiquement soutenu la LDJ) . Le député socialiste Olivier Faure, qui a récemment exigé que le gouvernement explique pourquoi un groupe interdit aux États-Unis et en Israël a été autorisé à exister en France, insiste pour que la France défende ses idéaux républicains. « Il n’y a pas de place dans la République pour les milices [and] l’idée que les chrétiens défendent les chrétiens, les juifs défendent les juifs et les musulmans défendent les Palestiniens ». On ne peut que se demander si de telles déclarations expriment la nostalgie d’un passé qui ne pourra jamais être revécu.

Robert Zaretsky est professeur d’histoire au Honors College de l’Université de Houston et auteur de « A Life Worth Living : Albert Camus and the Quest for Meaning » (Harvard University, 2013).

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