Observateur : Zeev Sternhell chez lui à Jérusalem en 2011 Image de Daniel Bar-On/Haaretz.
Zeev Sternhell est l’un des éminents historiens de la France moderne de notre époque. Dans une série d’ouvrages novateurs, Sternhell a soutenu que le fascisme est loin d’être une importation étrangère en France, mais qu’il a en fait ses racines intellectuelles et politiques sur le sol français. Alors que les historiens débattent encore de son interprétation minutieuse et provocatrice, il y a peu de débats sur son effet salutaire. Les historiens ne pourront plus jamais discuter de l’affaire Dreyfus, des ligues de l’entre-deux-guerres ou de Vichy sans référence à Sternhell.
Pourtant, Sternhell lui-même n’est pas français. Il est né en Galice en 1935, et alors qu’il a survécu à la guerre, sa mère et sa sœur sont mortes dans l’Holocauste. En 1946, son oncle l’a emmené à Avignon, en France, où il a reçu son éducation (et l’accent du sud qui marque encore son français). À l’âge de 16 ans, il a fait son alyah en Israël et est finalement devenu à la fois professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem et officier de l’armée. À la suite de ses expériences de guerre, en particulier au Liban, Sternhell est également devenu l’un des critiques israéliens les plus courageux et les plus lucides de sa politique dans les territoires occupés.
A l’occasion de la publication en France de son livre « Histoire et Lumières » — une série d’entretiens avec le journaliste Nicolas Weill — Sternhell a accepté de discuter avec le Forward des événements récents en France et en Israël.
— ROBERT ZARETSKY
Zaretsky : Dans votre travail, vous décrivez le fascisme comme étant « made in France », pour ainsi dire, du pays. Cette histoire fournit-elle un contexte important à ce que nombre d’observateurs appellent le « nouvel antisémitisme » en France, épousé par certains groupes d’extrême gauche ainsi que par un nombre croissant de jeunes musulmans ?
STERNHELL : On assiste à une recrudescence de l’antisémitisme, et pas seulement en France. Il y a en effet une certaine continuité entre notre époque et l’entre-deux-guerres. L’histoire ne se répète pas, mais il y a des constantes dont la présence se fait encore sentir. Cependant, je ne pense pas que ce soit le dénominateur commun entre les groupes d’extrême gauche et les jeunes musulmans. Le « nouvel antisémitisme » en France et en Europe — en Grande-Bretagne on parle d’une atmosphère de Weimar — se nourrit de l’identification des Juifs à la politique israélienne, ou plutôt au nationalisme dur de la droite israélienne. La confrontation continue avec les Palestiniens, le refus de compromis sur la création d’un État palestinien, la prétention d’être le seul propriétaire légitime de la terre, la situation coloniale qui s’est installée en Cisjordanie, tout cela contribue à faire naître à un antisémitisme devenu ces dernières années un véritable phénomène de société.
Vous avez récemment fait remarquer que comparé au gouvernement de Benjamin Netanyahu, le Front national nationaliste de Marine Le Pen pouvait être confondu avec une bande de gauchistes. Je me demande si vous avez des réflexions sur ses récentes remarques en faveur du groupe militant juif français, la Ligue de Défense Juive, qui pourrait bien être interdite par le gouvernement français.
La LDJ est une organisation dont la raison d’être est de suppléer à la faiblesse de l’Etat. Si l’État fait son travail, comme c’est le cas en France, il a le droit de ne pas tolérer l’existence d’une organisation qui pourrait devenir une sorte de milice privée juive, en réponse à laquelle il pourrait y avoir une milice musulmane. Agir autrement reviendrait à accepter une abnégation de responsabilité de l’État. Quant à Marine Le Pen, elle courtise beaucoup les juifs, pour une raison principale : elle espère ainsi retrouver une virginité et montrer
que son parti n’a plus rien à voir avec celui de son père, nostalgique de Vichy et antisémite notoire. Cette stratégie a très bien réussi aux dernières élections européennes, où elle a obtenu 25% des voix, mais la réalité est moins reluisante. Le Front national est un parti nationaliste dur, hostile aux minorités, au multiculturalisme et violemment anti-européen. Ces qualités ne servent guère les intérêts des Juifs. Ce serait une bonne chose s’ils évitaient ce piège.
Dans le sillage des manifestations pro-palestiniennes de cet été à Paris, qui ont culminé dans des batailles de rue devant deux synagogues, certains représentants de la communauté juive française ont comparé ces événements à des pogroms et à la nuit de cristal. Quelle a été votre réaction à ces événements, ainsi qu’aux signes indiquant qu’un nombre croissant de Juifs français partent pour Israël ?
Nous sommes très loin de la nuit de cristal ou de tout autre type de pogrom, ne serait-ce que parce que l’État en France est très conscient du danger que représente l’antisémitisme pour la société française. Elle combat très énergiquement ses manifestations et sa législation antiraciste est la plus dure d’Europe. Pourtant, le conflit israélo-palestinien contribue manifestement énormément à un anti-israélisme, qui prend souvent la forme d’antisémitisme, les juifs s’identifiant à Israël. L’immigration des Juifs de France vers Israël a augmenté, mais pas de façon spectaculaire. Les riches achètent des appartements — on ne sait pas toujours si c’est pour y habiter ou juste pour venir en vacances — mais les juifs ont sans doute perdu un peu confiance en eux dans la société dans laquelle ils vivent.
Au cours des dernières années, grâce à l’influence croissante du Front national et à la politique de Nicolas Sarkozy, le discours politique français s’est déplacé vers la droite. Ce processus a entraîné même la gauche traditionnelle vers la droite sur les questions d’immigration, d’intégration et même d’économie. Voyez-vous un processus similaire se dérouler en Israël ? Que reste-t-il de la gauche traditionnelle ?
Le mouvement vers la droite dont vous parlez justement est bien plus dramatique en Israël qu’en France, pour deux raisons. En Israël, il ne s’agit pas seulement de la victoire du néolibéralisme et d’une augmentation dramatique des inégalités. L’occupation des territoires conquis en 1967 a créé une situation d’apartheid en Cisjordanie, et la question de « l’État juif », liée à notre identité, est une véritable menace pour la démocratie. Le culte des valeurs historiques que la droite considère comme la base de notre droit absolu à tout le territoire entre la Méditerranée et le Jourdain et notre refus d’accepter le principe que le processus de conquête du territoire s’est terminé en 1949 a finalement donné naissance au concept d’un « État juif » qui n’est plus juif et démocratique comme le prévoit notre législation actuelle, mais uniquement juif. C’est ce principe qui affirme la supériorité de la communauté historique sur la communauté actuelle des citoyens que la droite, désormais au pouvoir, cherche à inscrire dans des lois constitutionnelles. Ici, une comparaison avec le passé européen est particulièrement utile. La réalité fondamentale qui sous-tend le problème actuel, tant en France qu’en Israël, est le fait que pour les nationalistes de toutes sortes, la nation est une chose et la communauté actuelle des citoyens en est une autre.
Pouvez-vous trouver des raisons de rester optimiste quant à l’avenir de la politique démocratique en Israël et en France ?
On dit parfois qu’à long terme, les pessimistes ont toujours raison. Ce n’est pas toujours vrai, mais la démocratie française est bien mieux armée pour assurer son avenir que la démocratie israélienne. Ces derniers ne peuvent survivre que si Israël met fin à l’occupation et au conflit avec les Palestiniens, accepte la partition de la Palestine en deux États et assure l’égalité absolue de ses citoyens arabes.
Robert Zaretsky est professeur d’histoire au Honors College de l’Université de Houston et chroniqueur de Forward.
