Uriel da Costa et les marranes de Porto - I. S. Revah

En français, édition et notes de F. Carsten Lorenz Wilke

Fondation  Calouste Gulbenkian, Paris, 2004
www.gulbenkian-paris.org, 51 Avenue d’Iéna,75116 Paris
 601 p. dont 8 documents, textes et généalogies, Glossaire des termes portugais (p. 549-554) et Index
des noms (p. 555-596).

Carsten Lorenz Wilke vient d’avoir l’heureuse initiative de rechercher dans la masse documentaire et les manuscrits personnels d’I.S.Revah, dans ses dossiers et ses tiroirs, ses cours donnés au Collège de France depuis son élection en 1966 jusqu’à sa mort en 1972.

Sur 1200 pages manuscrites non annotées, il a choisi celles qui concernaient ses cours, Du Marranisme au judaïsme et au déisme : Uriel da Costa et sa famille. Seuls les rapports avaient été publiés dans l’Annuaire du Collège de France. Le reste –l’essentiel- attendait dans les tiroirs cette intervention providentielle. Voici, avec les annotations et les références érudites constamment ajoutées par C.L.Wilke, ces cours si dignes du Collège de France (faisant suite à des cours donnés à l’École Pratique des Hautes Études sur Spinoza). Il n’y manque plus que la voix d’I.S.Revah et les réactions de son auditoire. Révah s’était toujours passionné pour l’autobiographie écrite en latin par Uriel da Costa Exemplar humanae vitae (un exemple de vie), en 1640, avant de se suicider, reflétant toute la culture et toutes les interrogations religieuses de cet esprit qui passa du christianisme-marranisme au judaïsme puis au sadducéisme, enfin au déisme vénérant la Nature. Juif portugais d’Amsterdam, Gabriel, devenu Uriel da Costa, reflète (lui et toute sa famille large, affiliée à plusieurs reprises à celle de Baruch Spinoza) toutes les recherches de cette société des nouveaux convertis du Portugal et des pays occidentaux au XVII° siècle.


  



Porto a son quartier juif au XIV° siècle, sur le Monte do Olival. Le Portugal en 1492 accueille les Juifs castillans, mais il fait mine d’expulser tous les Juifs en décembre 1496 et les baptise tous d’obligation pour les garder sur place, en mars et octobre 1497. Désormais les nouveaux chrétiens, contraints de résider dans les quartiers catholiques avec tous les autres Portugais, vivent cependant un cryptojudaïsme connu de tous ; vers 1541, se trouvent à Porto cinq synagogues à peine clandestines. Mais l’Inquisition s’organise, y lutte en plusieurs secousses dramatiques ; en 1618 la communauté marrane est totalement anéantie (3918 condamnations dont 253 bûchers). Or, les Marranes avaient vécu jusque là une belle vie économique, dans toutes les villes portugaises, au Brésil où se développait l’économie sucrière, et puis en relation avec leurs coreligionnaires d’Italie, de Turquie, d’Anvers, de Hambourg et d’Amsterdam. Dans ces deux dernières villes Gabriel se réfugie en 1614, prend le nom d’Uriel et se fait circoncire, vit en juif mais par ses écrits antirabbiniques, soulève vite les communautés (en 1624, il écrit Examen das tradiçoens pharisea, qui prône la mortalité de l’âme) ; il est exilé, réadmis, excommunié trois fois et doit se soumettre au Malkut, la flagellation symbolique, pour être réintégré à Amsterdam, écrit l’Exemplar et se tue.


Les Da Costa sont mêlés aux Homem, Aboab, Rodrigues, Bravo, Lopes, Bemtalhado, et Spnoza. Dans ces familles, au cœur de tous les documents d’archives, des actes notariés, des registres de l’Inquisition (tous les documents sont cités, et c’est une mine pour les historiens des sociétés et des mentalités), Revah a suivi les coutumes, les biographies, les ressources et la vie économique, les attitudes religieuses. Les chapitres qui étaient des cours annuels, égrènent la généalogie de la famille paternelle d’Uriel da Costa ; Histoire de la famille paternelle ; Généalogie de la famille maternelle de 1497 à 1577 ; Bento da Costa Brandão et sa famille de 1577 à 1608 ; Histoire de la famille maternelle d’Uriel da Costa de 1577 à 1608 ; Branca da Costa et sa famille de 1608 à 1614 ; Histoire de la famille de Leonor et Branca de Pina ; la Vie religieuse de Branca da Costa et de ses enfants.

Ce choix a le défaut de ses qualités : c’est un bloc d’érudition, parfois répétitif, parfois surchargé de petits détails au long des monographies. Cependant ces personnalités marranes mêlées les unes aux autres et évoluant dans le monde nouveau-chrétien, aux XVIe-XVIIe siècles, sont offertes aux chercheurs et à tous les esprits curieux, qui ne manqueront pas de se passionner pour ces cours d’I. S. Revah et pour le remarquable travail de C. L. Wilke.

Béatrice Leroy
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