Sinteyas de los sefardes de la Makedonia - Djamila Kolonomos

Judéo-espagnol,
macédonien, anglais
Mémoire des Sépharades de Macédoine
2005 - La Communauté Juive de Macédoine
464 pages
Cahier central d’illustrations en couleurs
ISBN 9989 2354 1 4
Il est bien difficile d’analyser d’où émane le charme tout particulier de ce livre que nous recevons de Skopje. (en même temps que deux intéressantes plaquettes, largement illustrées concernant la ville : 60 ans de vie de la Communauté et Historique de l’implantation juive locale telle qu’exposée au Musée).

Il comporte successivement en trois langues : une introduction historique, une partie de recettes de cuisine - constituant l’essentiel - et une courte liste de proverbes.

Pourtant, ce n’est pas un livre d’histoire. Ni seulement un livre de recettes gourmandes, pas plus qu’un recueil de proverbes. C’est à la fois tout cela, et plus que cela !

Pourquoi chercher plus loin ? Ce qui en fait l’unité est, au fond, la personne -la forte personnalité- de l’auteure tout simplement, qui s’implique généreusement dans ses recettes.

Djamila est connue de nos lecteurs, ainsi que des lecteurs de la Presse amie : Los Muestros,
Aki Yerushalayim, etc. Cette femme est l’une des rares survivantes des communautés juives de Monastir (Bitola) Skopje et Stip ayant échappé à l’extermination totale des siens, tous assassinés à Treblinka sans un seul rescapé, et elle insiste sur ce point.1

Djamila et sa collègue Vera Veskovich-Vangeli ont relaté cela, en historiens, dans les deux volumes encyclopédiques (1485 pages en tout) commentés dans La Lettre Sépharade 32 exposant les faits jour par jour et ville par ville “Les Juifs en Macédoine durant la Seconde guerre mondiale (1941-1945) - collection de documents”.2

Puis elle a raconté par ailleurs -au plan privé- dans quelles circonstances elle a pu, jeune fille, se joindre à un mouvement de résistance qui l’a intégrée à un maquis, errant, se déplaçant sans cesse pour échapper à l’ennemi, combattant, traversant une rivière dans laquelle elle a bien failli, à bout de forces, se noyer, etc. Elle a relaté elle-même cela, en judéo-espagnol, dans notre édition 32 de décembre 1999.




Ce qu’elle a besoin d’exprimer, de façon poignante, est d’autant plus impératif pour elle qu’elle se sait parmi les tout derniers à pouvoir le faire. Djamila se sent une pressante obligation de témoigner, et la moindre des choses, pour nous, est de la relayer.

Pour en revenir au présent livre, on peut dire que Djamila y a mis son cœur - “ses tripes” serait plus exact, excusez la trivialité ! - et c’est ce qui fait sa saveur, son originalité.

Entre-temps elle avait déjà publié, à Belgrade en 1978 un petit livre de (mille) proverbes, dictons et contes qui avait retenu notre attention, 3 où elle expliquait d’ailleurs les particularités du judéo-espagnol parlé à Monastir (Bitola) et Skopje.4

Nous ne reviendrons pas ici sur la partie historique du présent livre, qui a plusieurs fois été abordée ailleurs. Certaines de ces données figuraient déjà dans nos pages 13 et 14 du numéro 32 cité ci-dessus.

Citons seulement l’épitaphe du livre : A todos los 7148 Sefardes de la Makedonia matados a Treblinka 1943… “Aux 7148 Sépharades de Macédoine assassinés à Treblinka en 1943…”

Quant aux recettes de cuisine, ce qui fait leur charme est qu’elles sont simples à réaliser, et presque toujours personnalisées :

Patatas fritas (recette 30), elle explique le mode opératoire, tout simple, puis conclut : Muy raro faziyamos patatas fritas : se ekonomizava la azeyte.5

Fijon (recette 46) il faudrait tout citer : El fijon es el mas dezeyado i el mas empleyado komer de los Djidyos […] se kuzinava dos vezes la semana, el martes i el vyernes, la noche asperando Shabat. Ni na una famiya Sefarda rika o prove no le mankava a la mantinision […] los Sefardes lo faziyan el fijon dispecho kon mucho kaldo […] lo komiyamos kaldudo.6

Ses considérations sur le café, sa rareté, son prix, (n° 160) valent de l’or.

Les épis de maïs (grillés ou bouillis, 168,169) : La spiga asada se metiya a la lumbre al forno o al mangal, i ansina se asavan. No teniyamos pasensya, las komiyamos kayentes…


La spiga buyida se metiya kon agua en un tendjere a la lumbre tivya. No se echava apurey la agua, se utilizava kuando se buiya el fijon, la linteja o se metiya a buyir patatas el mizmo diya.7

Bien qu’édité en 2005, ce livre, on l’a compris, est le reflet des habitudes familiales d’il y a un siècle - Djamila cite souvent sa mère et sa grand-mère - dans une civilisation rustique, pauvre…

De sa liste de mille proverbes parus dans un livre précédent, Djamila extrait et en publie ici 90 consacrés à la nourriture. Elle explique l’importance de ces proverbes dans l’expression d’une philosophie, d’une culture. Citons-en deux pour achever cette recension :

El ojo kome mas de la boka, 8

et, pur hasard ou conclusion amère de Djamila : n° 90 et dernière ligne de son livre :

Uno fazi il kaldu, otru si lu bevi. 9

No Djamila, ya puede ser verdad, ma no es la unika verdad. En italyano dizen : “El peggio stesso non e mai sicuro”, lo saves ? 10

Djamila, nous vous souhaitons encore bien des années en bonne santé et en activité.

Jean Carasso

PS : Nous ne nous référons ici qu’à la version en judéo-espagnol. Il apparaît malheureusement que la version anglaise ne rend pas justice au texte original, c’est le moins que l’on puisse dire !
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