Los muertos de Roni - Leo Aflalo

En espagnol, Les morts de Roni, 2004
Hebraica Ediciones
Madrid
www.libreriahebraica.com
210 pages
ISBN 84 609 2008 9

Pour des raisons éditoriales, les extraits de cet ouvrage, entièrement rédigé en espagnol, ont été traduits par nous ; nous craignons que le lecteur, qui y gagnera peut-être en clarté, y perde, malgré nos efforts, le plaisir du rythme de la phrase, la mélodie des mots qui font parfois l’arôme lancinant du souvenir.

Vivre avec les morts. Je ne cesse d’y penser. C’est toute une spécialité. Elle exige de la pratique, un entraînement. On acquiert peu à peu de l’expérience et un beau jour, sans savoir comment, on se retrouve à vivre en même temps qu’eux, avec eux (…). Si grande est la joie d’y être parvenu que l’on ne pense plus à s’en inquiéter.” (p. 85).

Le lecteur non plus ne doit pas s’inquiéter : ces “chroniques confuses et anciennes, rêvées et véritables de deux familles juives, entre Tanger et Tétouan” n’ont rien de macabre même si la clef donnée par Roni, le narrateur et descendant de ces deux familles pourrait le laisser craindre.
Et c’est que le travail entrepris par le narrateur, ou par Leo Aflalo, n’est pas travail de deuil mais reconstruction de vies. Des vies multiples de tous les membres de sa famille et de quelques personnes qui ont entouré ses jeunes années et qu’il a (trop) peu connus. Il faut dire que les choses avaient très mal commencé pour lui (ce que nous ne saurons qu’à l’avant-dernière page) et pour son père, Yomtob Afriat. La mère de ce dernier, Preciada, meurt en couches et son père, le grand-père du narrateur, Aaron, de la grippe espagnole trois mois plus tard.




La recherche de Roni l’entraîne à une communication1 de plus en plus intime avec ces morts qu’il lui appartient de reconstruire. Il le fait ardemment, tendrement grâce aux souvenirs des familiers interrogés, à son imagination, aux rêves où son subconscient (?) lui fournit des clefs et grâce à son affection pour eux. « Les souvenirs, l’imagination, les rêves. Et l’affection. » (p. 144). Alternant avec l’évocation de ces grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines, le processus de rapprochement avec les défunts2 est précisé jusqu’au moment où le narrateur arrive à vivre avec ces défunts qu’il conseille pour leur éviter, lui qui connaît leur futur/passé, des démarches fatales. Eux-mêmes l’interrogent, lui répondent. Ils lui expliquent l’importance de ce coffret de laque retrouvé, de ces dents de souris conservées par l’oncle Salomon, de la lanterne poussiéreuse de Papayo, son bisaïeul, et la légende de la salamandre de Sultana. Preciada va même lui confier - car « les morts ne peuvent pas sauvegarder d’autres morts. Moi, si. C’est mon travail (…) » (p.183) - la mission de s’informer sur le cousin Alberto. Au bout d’une enquête qui fait découvrir au lecteur, documents à l’appui, un personnage assez exceptionnel qui finit à Paris en 1943 une vie exemplaire et significative, le Narrateur rend compte, en 2002, de cette mission à sa grand-mère, décédée… en 1918. Grâce à l’habitude de ces contacts fervents avec les morts, le lecteur ne peut être choqué, tout juste ému et rassuré de voir cette demande satisfaite.

Dans cette vie avec les morts des documents officiels, civils et religieux sont insérés qui donnent une réalité officielle à cette nostalgique promenade dans un passé récent, parsemé de lieux et de pratiques chers aux natifs de Tanger ou de Tétouan.
Il serait inutile et vain de vouloir résumer cette évocation aux aspects concrets, pittoresques ou émouvants ; nous préférons laisser parler l’auteur:

“L’après-midi où Preciada brodait une pluie de pétales multicolores tandis que Clara lui racontait les astuces d’Aaron. Je caresse le suave relief des fleurs de soie, de leurs tiges et de leurs feuilles et je peux enfin voir Aaron qui gagne toujours aux billes (…). Et je vois sauter les larmes de rire des yeux si profonds de cette jeunette qui est ma grand-mère, et j’observe, avec enchantement, le surgissement dans sa joie d’un jardin de soie où Aaron joue pour toujours” pp. 53/54

“Les morts savent des choses que nous ne savons pas (…). Mais moi de temps en temps je découvre un secret ; les énigmes cessent de l’être, Les histoires que l’on ne comprenait pas ont un sens à la fin et (mes morts) sont ravis du bonheur de partager au bout du compte avec nous le dernier mot de leur actes les plus mystérieux.” p. 115.

Et maintenant quand, dans le jardin de la famille tétouanaise où les oiseaux de paradis l’effrayaient tant petit enfant, Roni retrouve sa grand-mère Preciada. “En silence et la main dans la main nous faisons un tour dans le jardin. Au clair de lune. Et pendant un instant je crois voir que ces fleurs qui me faisaient si peur baissent leur bec vers la terre.” p. 173

Willy Rozenblat
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