Les sépharades en littérature, un parcours millénaire - Collectif édité par Esther Benbassa

Paris, 210 p Presses de l’Université de Paris Sorbonne, 2005,
1 rue Victor Cousin 75005 Paris
ISBN 2-84050-380-8

L’édition soignée et la claire disposition du livre, édité sous la direction d’Esther Benbassa, professeur à l’École Pratique des Hautes Études, rend amène ce qui pourrait, dans un a priori regrettable, rebuter par crainte d’un caractère trop ardu. Il s’agit en effet du recueil des communications d’un colloque qui s’est tenu à Paris le 24 Mars 2003, ouvrage scientifique donc, mais de nombreux articles se lisent comme on écoute un conteur.

Le mérite immédiat de cet ouvrage est de manifester par la multiplicité et la diversité des intervenants (français, espagnols, allemands, hollandais, états-uniens) de l’intérêt vivace qui continue à être porté par des spécialistes à toutes les productions littéraires passées et actuelles de la longue et féconde existence de communautés juives en Espagne et à la permanence, après 1492, de leur langue et de leur littérature dans le bassin méditerranéen.

A la lecture de ces articles on découvrira (ou on se confirmera) l’importance quantitative de cette littérature.

Un seul chiffre, à titre d’exemple : Amelia Barquín, dans une étude sur le roman sépharade du XX°, avance le nombre de 500 romans publiés à Istanbul, Salonique, Smyrne, Sofia et Jérusalem.
On appréciera également la diversité des genres qui ont comme véhicule le judezmo dont Michaël Studemund Halévy fait “l’apologie” dans un travail surprenant puisqu’il traite principalement de « la représentation de la Shoah dans la littérature judéo-espagnole » : émouvante rencontre en poésie de deux mondes que l’histoire avait éloignés mais que la douleur réunit dans les camps de concentration ou d’extermination ; ceux qui parlaient yiddish et ceux qui parlaient judezmo sont ensemble représentés par ce cri :




Maldito sos, Eichman, por la Cuderia / Dio en el otro mundo te kemaria / Pobres kreaturas kuatromil ijikos / Ya los degoyates komo kodrerikos. / Hitler ! i Eichman ! i ombres sin piadad / Seras vos maldiços por la eternidad.

A l’opposé de cette tragédie, Hélène Guillon traite des “feuilletons dans le Journal de Salonique” : mais la frivolité relative du thème n’empêche pas une réflexion judicieuse sur l’état d’esprit, l’idéologie des lecteurs de ce genre si prisé au début du siècle dernier.

Cette diversité de temps, de lieu, de thématique est illustrée à merveille par le rapprochement que fera Masha Itzhaki entre deux poètes aussi éloignés que semblent l’être l’“espagnol” Samuel Ha-Naguid (993-1056) et l’israélien Dan Pagis (1930-1986) mais qui traduisirent d’une façon très similaire leur attitude devant la mort d’un proche.

Il est impossible, dans le court espace de ce compte-rendu, d’entrer dans le détail de ces communications. Signalons cependant qu’on y trouve des apports intéressants et élaborés selon les critères classiques de la critique littéraire sur des écrivains universellement connus comme Elias Canetti “Séphardité et conscience de soi, par E. Leroy du Cardonnoy ou A. Cohen L’identité sépharade d’Albert Cohen, par Clara Levy” et, sous la plume de Jacqueline Ferreras, un rappel très documenté (mais pas forcément convaincant) de la probable qualité de converso de F. de Rojas, premier dramaturge espagnol moderne, auteur de la Celestina.
On pourra lire aussi une réflexion très éclairante de Ross Brann sur le discours poétique judéo-andalou face au dilemme Sefarad / alyah, un rappel des formes de lutte contre l’antisémitisme religieux à Amsterdam aux XVIIe et XVIIIe siècles, signé Harm den Boer, ainsi qu’un travail qui s’attache, dans la littérature judéo-allemande du XIXe, au débat sur le judaïsme sépharade ; là est posée la grave, douloureuse et permanente question : se convertir pour survivre ou mourir pour la sanctification du Nom telle que la cite Carsten Scharpkow (p. 79).

Une plongée rapide mais profonde qui ouvre de nombreuses perspectives sur les réalités de la vie juive en Espagne et dans la diaspora et sur l’abondante production littéraire où spiritualité, pensée et imagination nous offrent des parcours séduisants et substantiels.

Willy Rozenblat
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