Las tres culturas - Collectif, édité par Gonzalo Anes y Alvares de Castrillón

En espagnol, catalan et anglais, Les Trois cultures
Luis Suàrez Fernández, Julio Valdeón Baruque, Miguel Angel Ladero Quesada, Eloy Benito Tuano, Gonzalo Anes y Àlvarez de Castrillón
Barcelone 2004, 260 p.

Real Academia de la Historia, 28014 Madrid, Barcelone, 260 pages
ISBN 84 95983 27 3

Cette publication rend compte d’un cycle de conférences organisé par la Real Academia de la Historia espagnole sur le thème des influences réciproques entre judaïsme islamisme et christianisme depuis la fin du XIe siècle jusqu’aux Rois Catholiques ; période de coexistence, voire de cohabitation (puisque la langue française ne possède pas encore ce beau mot de convivence appelé de ses vœux par Florence Delay) des trois cultures sur le sol espagnol. Thème d’urgente actualité qui ne peut que gagner à un éclairage historique : selon son coordinateur, Gonzalo Anes y Alvarez de Castrillón, ce livre veut être une charnière entre le passé et un avenir basé sur la diversité culturelle, condition de la paix et d’un développement durable.1

Sous deux titres différents les chapitres 1 et 2 traitent du même sujet et avec un point de vue très proche qui pourrait se résumer dans cette citation (non datée) du juif Salomon Ibn Verga : “les Juifs étaient très prisés en Espagne, par les rois, les savants, les intellectuels, à l’exception du peuple et des prêtres.”

Jouissant sous l’Empire romain et la domination arabe d’un statut identique à celui des Chrétiens, les Juifs, après la christianisation furent protégés en quelque sorte par la doctrine de Saint Augustin pour qui la survivance du judaïsme faisait partie des voies impénétrables du Seigneur ; par conséquent les Chrétiens devaient respecter les Juifs et les convaincre, par la seule vertu de l’exemple, de se convertir à la vraie foi 2. De leur côté, au cours des siècles les monarques espagnols-à l’instar d’Alphonse VI, qui, en 1090, à Tolède, publie une charte accordant des droits similaires aux Juifs et aux Chrétiens, ou d ‘Alphonse le Sage dont 42 % des collaborateurs dans le domaine culturel étaient juifs 3 -protègent les juifs et leur accordent un certain degré d’autonomie au sein des aljamas, institutions politico-religieuses qui régissaient la vie dans les juderias (quartiers réservés aux Juifs).4 Mais, de nombreux métiers leur étant interdits, les Juifs doivent se cantonner dans la finance (prêts, crédits) et sont très vite assimilés à l’usure, d’où une impopularité grandissante qui les rend coupables de tous les maux (famine, peste noire au XIV°siècle par exemple) et débouche sur de véritables pogromes. A la suite des divers épisodes de violences physiques dont ils sont victimes, beaucoup de Juifs choisissent de se convertir et c’est ainsi que l’on passe du problème juif au problème des conversos, et de là, nous explique Julio Valdeon Baruque, à l'Inquisition puis à l’expulsion, en 1492 (entre 70 000 et 100 000 juifs qui refusèrent de se convertir).




La communication de Eloy Benito sur le Converso, est une mine de références sur le sujet passionnant du juif espagnol converti, que la conversion soit réelle et sincère ou qu’elle débouche sur un cryptojudaisme authentique. En dépit de ces différences fondamentales ils furent tous désignés par ce même terme de conversos, ou vilipendés sous celui de marranes, que l’on a fait dériver de l’arabe (=hypocrite), de l’hébreu (=anathème), ou plus sûrement du castillan (=porc, cochon). Au cours des siècles la discrimination des nouveaux chrétiens au nom de la “pureté de sang” s’est accentuée, en dépit d’une bulle papale déclarant l’égalité de tous les chrétiens. Le converso sincère- au rang desquels l'auteur met, bien sûr, Sainte Thérèse et Saint Jean de la Croix-présente des traits de caractère inhérent à cette stigmatisation : inquiétude, angoisse, rejet de son statut et de son image. “C’est là, dit-il, l’un des drames personnels et collectifs les plus angoissants qui aient pu être vécus dans l’Histoire.” Antithèse du converso, la figure héroïque du Juif persévérant dans sa foi et pour cela chassé d’Espagne : le séfardi. Contre l’opinion la plus répandue chez les spécialistes, notre auteur soutient avec le prof B. Netanyahu, que la majorité des Conversos furent sincèrement acquis au christianisme.

Transversal aux trois exposés sur la présence juive en Espagne, on ressent nettement le désir d’expliquer, et en quelque sorte d’excuser, cette dérive qui a conduit à la désastreuse expulsion : les monarques ne peuvent être taxés d'antijudaïsme ; les Espagnols subissent la mauvaise influence d’autres pays européens qui expulsèrent leurs juifs beaucoup plus tôt ; les conversions souvent feintes suscitent la suspicion, et le statut social des conversos l’envie, d’où les violences populaires à leur encontre ; à la fin du Moyen Âge, dans tous les pays d’Europe Occidentale, on recherche une unité religieuse. Malgré tout, en Espagne, le judaïsme perdure, dans le sang des descendants des conversos qui ont laissé une forte empreinte. Les deux exposés concernant l’Islam semblent au contraire vouloir minimiser son influence en s’inscrivant en faux contre maintes idées reçues. Tout d’abord, nous est-il dit au chapitre 3, les mudejares (musulmans vivant sous domination chrétienne après la Reconquête) étaient beaucoup moins nombreux qu’on ne le croit généralement. Leur statut social était comparable à celui des Juifs- impôts spéciaux, professions interdites, organisation en aljamas, habitat regroupé en morerias. Mais, les élites musulmanes émigrant en terres arabes au fur et à mesure de la Reconquête, les masses mudejares, tout en conservant leurs pratiques religieuses, n’étaient pas très visibles, et ne furent pas en butte aux mêmes violences prosélytes que les juifs au moins jusqu’à la Reconquête, en 1492, du dernier bastion arabe en Espagne, Le Royaume de Grenade, guerre de 10 ans considérée comme la dernière croisade contre les ennemis de la foi catholique. Il y eut alors des conversions forcées et, en 1502, les musulmans, comme les juifs dix ans plus tôt n’eurent plus que le choix entre l’exil et la conversion ; à l’inverse des juifs, ils choisirent en masse de se convertir et restèrent en Espagne sous le nom de moriscos, jusqu’au début du XVII° siècle où ils furent définitivement expulsés lorsqu’il s ‘avéra que l’assimilation religieuse ne s’était pas opérée.
La conclusion de cet exposé rejoint l’esprit du chapitre 5, sur l’Europe et l’Islam : sans nier une certaine influence de la présence arabe, nos deux conférenciers revendiquent haut et fort l’appartenance pleine et entière de l’Espagne à la culture européenne. Dans le dernier chapitre, le coordinateur de l’ouvrage, Gonzalo Anes y Alvarez de Castrillón, s'applique à démontrer que l’Islam, depuis les origines, a été une entrave au commerce et au développement des pays méditerranéens. Certes la splendeur de la Cordoue du Califat est indéniable mais, affirme -t-il, dès que les terres étaient reconquises, l’influence arabe s’est surtout retrouvée dans les modes vestimentaires et dans quelques emprunts lexicaux !

Le dernier paragraphe nous donne toutefois la clef de ce parti pris, contraire à toutes les idées reçues mais pas forcement fausses- sur le sujet : il y est question, après les catastrophes du nazisme et du communisme au XX°, de l'horreur du terrorisme islamiste et des attentats du 11 sept 2001 et de mars 2004 (Madrid). Le cycle de conférences s‘étant tenu du 19 au 23 avril 2004, on comprend que cette dernière communication a été faite à chaud, sous l’influence d’un désespoir et d‘une rage bien légitimes. Et on s’explique mieux la déception ressentie après la lecture de cet ouvrage du fait du décalage entre les visées ambitieuses de l’introduction et les conclusions qui nous sont proposées.

Danièle Kaiser
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