Kuentos del bel para abasho - Matilda Koen-Sarano

Judéo-espagnol. Contes du dessous de la ceinture
2005, Gözlem Gazetecilik Basin ve Yayin. Atiye Sok. Polar Apt12/6 Tesvikiye Istanbul, 80200
Fax 90 212 231 92 83
kitabevi@salom. com. tr
354 pages dont huit de glossaire et dix de références sur les informants

ISBN 975 7304 87 5

Elle récidive, Matilda : elle nous a montré, au fil des années et des livres parus en Israël, comment elle ne fait qu’un avec Djoha par un étrange dédoublement de personnalité… (à moins qu’elle n’en soit la mère ce qui expliquerait leur proximité à tous deux).

Il suffira d’en rappeler trois principaux, tous présentés en judéo-espagnol et en hébreu.1

Puis soudain, en 2000, un nouveau petit livre luxueux Kuentos salados, 2 méritant assez bien son titre, publié celui-ci en Espagne, et dans la seule langue judéo-espagnole. Et maintenant, dans de semblables conditions, en judéo-espagnol seulement, ce nouvel ouvrage plus important publié en Turquie lequel, quant à la salacité, n’a rien à envier au précédent. Certaines histoires se retrouvent d’ailleurs dans les deux volumes (Anvelop vazio, Todo tiene su presio, No todos son mizmos etc).

Le chroniqueur est alors en droit de se poser ouvertement la question (faute de la poser à l’auteure) mais se gardera d’y répondre… : le lectorat d’Israël serait-il réputé plus pudique, guindé, qu’un autre, s’agissant de la même culture véhiculée par la même langue ? Et pourtant, dans un livre ou un autre on trouve les noms des mêmes informateurs (trices). Il est clair que, depuis des années qu’elle recueille des récits, Matilda a fait un tri et publie maintenant ce qu’elle gardait en réserve, n’osant, ne désirant le diffuser en hébreu en Israël. Elle ajoute pourtant qu’elle n’a jamais recherché spécifiquement ces contes “salés” mais qu’ils sont venus à elle simplement, dans le flot. Ouf, on respire, Matilda!

Conclusion : vous vous trouverez très bien de lire la lingua muestra… lecteurs d’Israël, de Turquie, d’Europe, d’Amériques, d’ailleurs, et passerez de bons moments !






Dans l’introduction, l’auteure explique doctement (n’est-elle pas maintenant professeure à l’Université Ben Gurion du Neguev ?) que ces contes peuvent se diviser en trois catégories, lesquelles s’entremêlent fréquemment : les “érotiques”, ceux qui traitent des rapports charnels entre un homme et une femme ; les “sales”, ceux qui traitent des fonctions corporelles de l’individu, et les “irrévérencieux”, ceux qui tentent de ridiculiser les aurorités établies, religieuses (des trois religions d’ailleurs). Certains ne se racontent qu’entre hommes, d’autres qu’entre femmes lorsqu’elles sont seules. Ceux qui sont le reflet de situations sociales et politiques, ceux qui rapportent des us et coutumes, croyances et philosophie de la vie méritent d’être recueillis explique-t-elle. Matilda en publie justement ici 230 sur les 250 de ces catégories qu’elle a patiemment enregistrés en vingt ans, fuyant autant que possible la vulgarité, mais ceci est subjectif, reconnaît-elle honnêtement.

La langue de son introduction marque l’italianité de Matilda, née et éduquée à Milan. C’est cela aussi la richesse de la lingua muestra : marquer les origines, tout en se faisant parfaitement comprendre : par exemple, pour “but” elle emploie buto là où nous exprimerions eskopo ; pour “marché” elle emploie merkado où nous écririons tcharchi, et por mezo où nous dirions por modo (qu’elle utilise d’ailleurs aussi un peu plus loin dans le même texte) etc.

Une autre remarque maintenant, de fond celle-là : les informantes de l’auteure étant au moins aussi nombreuses que les hommes, on pourrait en conclure que les interminables tcharlatinas3 de femmes en los kurtijos4 ne portaient pas que sur les recettes de borekas5 ou la difficulté d’élever les enfants, mais elles prenaient fréquemment un tour plus salé, entre deux berceuses, chansons d’amour ou historiettes anodines… Ces conversations comportaient aussi un aspect compensatoire des innombrables frustrations de la vie quotidienne dans ces sociétés traditionnelles, phallocrates : on s’évadait par la chaka,6 la burla 7 de l’autorité établie, du prince, donc aussi du mari. Et d’ailleurs, le personnage ridiculisé dans chaque histoire est le plus souvent masculin !


Tout ce qui précède met le signataire de cette chronique dans un grand embarras : doit-il, peut-il reproduire une histoire, assez représentative pour illustrer justement ce livre ? ou doit-il s’en abstenir pour ne froisser personne ?
Après réflexion, mais sans traduction, voici un petit conte (page 149), plutôt “médian” -entre innocent et osé- proposé à Matilda par Nisim Daragan en 2004, intitulé :

Sin eskuzas

Un marido despertó a la mujer a medianoche i le disho : “Mira, te trushi un hap kontra la dolor de kavesa, i agua. Beve!”

“Ma yo no tengo dolor de kavesa” le disho la mujer.

“Ah” le disho el, “no tienes dolor de kavesa ? Ayde, desnúdate!”


Bien des dames comprendront…

Vous en voulez un autre, plus osé, rapporté à l’auteure par Reuven Tevah en 1999 ? (page 168)

Por sedaka

Un sinyor yega a kaza del lavoro antes del tiempo, va a la kamareta de echar i topa a su mujer en la kama kon un sedakero.
8

Le dize : “No sólo ke me enganyas, i ainda tiene ke ser kon un sedakero ?”

Le dize eya : “Kualo keres? El prove! Dio a la puerta i me disho : Sinyora, no me daría algo ke su marido non uza ?”


Et si vous en voulez encore, plus ou moins alertes, c’est tout simple : procurez-vous le livre !

Associons-nous à l’auteure pour remercier de leur aide le Centre d’investigation sur la culture sépharade ottomane/turque et sa responsable Karen Gerson-Sarhon qui ont permis la publication de ce livre par le groupe éditorial Shalom.

Jean Carasso
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