Judaïsmo hispano estuios en memoria de Jose Luis Lacave Riano - Elena Romera (collectif édite par)

En espagnol, Judaïsme hispanique. Études en mémoire de José Luis Lacave Riaño
2002, éditions du CSIC
Madrid,deux tomes
483 pages

ISBN84 00 08081 5

Le deuxième volume2 de l’hommage à José Luis Lacave Riaño se compose essentiellement d’articles qui couvrent l’histoire des juifs depuis les royaumes wisigoths avec Les juifs dans le royaume wisigoth de l’époque arienne, considérations sur un long débat” de Raúl González Salinero jusqu’à Nazisme, antisémitisme et hiérarchie ecclésiastique espagnole de José Andrés Gallego, pour la période contemporaine. Trente sept études remarquables et savantes nous permettent de saisir la richesse et la variété de cette recherche.

On remarquera, faute de pouvoir citer tous les auteurs, une étude de Meritxell Blasco Orellana et José Ramón Magdalena Nom e Deu sur une Ketubba inédite catalane du XV° siècle. Ce texte en hébreu est miraculeusement parvenu jusqu’à nous car il a servi à relier un volume de documents notariés retrouvé dans les archives d’une paroisse. C’est un texte sans ornementation mais d’une calligraphie parfaite. Il s‘agit d’un mariage célébré le 19 du mois Iyyar de 5095 (le 13 mars 1335…) entre le rabbin Semuel ha Kohen, fils de Yosef ha Kohen et Preciosa, fille aussi d’un Rabbin David, fils de Semuel de Florinçac. Les noms des témoins sont aussi indiqués. Bien entendu la Ketubba comprend toutes les dispositions habituelles de l’époque concernant les biens, donations et dot qui correspondent à chaque époux. Les spécialistes de ce thème penchent pour un mariage arrangé entre deux familles juives de la classe moyenne, compte tenu des sommes indiquées. On peut imaginer donc à travers ce beau texte, la vie d’une petite communauté juive dans ce village de Santa Coloma de Montbui, mais c’est malheureusement le seul témoignage que l’on possède sur son histoire.

Isabel Mateo Gómez nous invite à une vision critique des juifs dans quelques représentations iconographiques de l’art espagnol de la fin du XV° siècle. Elle a choisi pour son étude quelques exemples que chacun des lecteurs pourra contempler lors d‘un prochain voyage en Espagne. Ainsi à Tolède, dans le choeur de la cathédrale, on peut voir un marchand à cheval qui montre avec ostentation une bourse bien pleine. Mais sur sa croupe un renard vole des poules, ce qui laisse  à penser que ce marchand s’est enrichi de façon malhonnête. Dans la cathédrale de Plasencia, c’est un personnage au nez long et crochu qui est le symbole du juif. Dans celle de Léon, une femme caresse un petit chien comme le prétendait la rumeur populaire à l’époque (les juifs aiment les chiens…) Dans cette même cathédrale, deux juifs sont conduits en enfer par deux démons témoignant ainsi de l’idée dominante chez les Pères de l’Église, à savoir que les juifs sont des personnages démoniaques.

L’Inquisition est présente à Zamora et Plasencia dans la statuaire avec un juif sur son âne battu et conduit vers la mort ou la prison. Enfin c‘est le tableau de Berruguete, Auto da Fe (Musée du Prado) qui nous donne la vision horrible de l’Auto avec les deux condamnés sur le bûcher et deux autres avec leurs san benito sur le point d‘être brûlés vifs.

 Le Professeur Enrique Cantera Montenegro de l’Université de Madrid s’intéresse, sur la base d’une étude très précise des archives de Soria, Calahorra et Osma, aux marchands de laine juifs et convertis du XV° siècle. Par exemple en 1483 un conflit va opposer à Soria les marchands juifs au Conseil de la Ville qui voulait créer un nouvel impôt sur la vente de la laine. Comme ce projet va à l’encontre d’un accord plus ancien fixant les conditions du paiement des impôts et que de plus il aurait pour conséquence de les faire supporter aux seuls commerçants juifs, ces derniers font appel à l’autorité royale et grâce à leur influence et à leur poids économique, ils obtiennent satisfaction. Comme l’affirme Enrique Cantera” ce document nous donne une bonne idée de l’importance des marchands de laines juifs de la ville de Soria ; ils sont numériquement plus nombreux que les marchands chrétiens et jouissent d’une position économique aisée ; ils sont donc parmi les personnages les plus importants et les plus puissants de l’aljama, et investissent souvent leurs bénéfices dans l’achat de propriétés urbaines.”
Cette remarque ne doit pas nous laisser supposer que ces marchands sont en position de monopole. En fait ce sont des courtiers entre propriétaires de bestiaux et grands marchands de Burgos qui expédient la marchandise vers les Flandres,un pays gros consommateur de laine. La foire de Medina del Campo est alors la plaque tournante de ce commerce lucratif. En réalité les marchands juifs achètent la laine” sur pied” plusieurs mois avant la tonte au moment où les paysans, souvent à court de liquidités, acceptent des conditions avantageuses pour les acheteurs. On peut estimer qu’il s ‘agit en fait de “prêts sur gages”.

Deux de ces marchands sont bien connus : il s’agit de Bienveniste de Calahorra, riche négociant qui sera injustement poursuivi en 1492 pour contrats non effectués, et de Vicente Bienveniste qui, après l’expulsion, transfère ses biens et son commerce de laine et de prêts à deux conversos, Luis de Alcalá et Fernando Nuñez Coronel. Revenu plus tard à Soria et converti au christianisme sous le nom de Nicolás Beltran, il prend une part active à la collecte des impôts et au commerce lainier. C’est probablement l’une des plus grandes fortunes de Soria à la fin du XVe siècle. Peu à peu grâce à ce type d’études nous arrivons à mieux cerner la réalité quotidienne de ces juderias médiévales espagnole.

José Andrés Gallego du CSIC rend lui aussi hommage à José Luis Lacave-Riaño avec un article sur l’histoire contemporaine Nazisme, antisémitisme et hiérarchie ecclésiastique espagnole.

Il étudie pour cela deux pastorales des évêques de Léon et Calahorra ainsi que l’opposition des évêques espagnols à la signature d’un accord de coopération culturelle hispano-allemand en 1939. Le cardinal de Tolède, primat  d‘Espagne, Isidro Goma dont on connaît les positions conservatrices, dans une interview de l’époque (dans un journal français) plus ou moins fidèlement retranscrite, semble vouloir se démarquer du nazisme, préférant ce qu’il appelle, le nationalisme latin avec la France et l’Italie. De plus il affirme que sur le nazisme il suit l’encyclique du Pape "Mit Brennen Sorge".

D’ailleurs il n’hésite pas à écrire à Serrano Suñer, beau-frère et ministre de Franco pour se soucier d‘un éventuel échange de jeunes espagnols avec des jeunes allemands “pays païen où l’Église catholique est persécutée et le protestantisme bien accepté… nos jeunes pourraient y perdre la foi…” C’est à propos de l’accord culturel hispano-allemand que la fracture sera encore plus apparente.

Le Primat d’Espagne écrit au général Franco que cet accord est inoportun car il n’est pas en accord avec les bases actuelles de la civilisation allemande ni avec les interventions de l’État espagnol sur l’orientation générale de la conscience du pays. Il est appuyé dans sa démarche par le Nonce Cicognani. Plusieurs évêques attirent l’attention sur les manifestations athlétiques où l’on cultive le culte du corps et de la nudité féminine. On se souviendra que cet intérêt pour la culture allemande de la part de certains intellectuels espagnols de droite ne date pas du nazisme mais qu’il était traditionnel ; dans l’Université espagnole depuis le début du siècle. La Seconde République espagnole prendra pour modèle de constitution celle de la République de Weimar. et tout le mouvement de rénovation pédagogique de la génération républicaine est inspiré par le philosophe Krauss. Cela n’empêche pas un certain nombre de phalangistes de rêver à une Espagne copie du modèle nazi. Les Nazis d’ailleurs ne se privent pas de mener une campagne antireligieuse qui doit alimenter la haine envers les pays démocrates et capitalistes, le seul et véritable ennemi de l’Espagne. Cela permettra ainsi de forcer la main au Caudillo pour qu’il s’identifie encore plus à la politique du Führer. Comme on peut le voir les prélats ne furent pas tous très favorables au nazisme même si leurs protestations restèrent discrètes et sans écho dans la presse. Il n’y a qu’une seule exception, celle de l’évêque de Leon, Carmelo Ballester, personnage très discuté puisque soupconné d’être séparatiste (traduisez catalaniste) et même d’afrancesado (comprenez révolutionnaire). Il publie à plusieurs reprises des accusations contre le peuple juif. Il s’oppose à l’attitude de l’Évêque de Calahorra qui dénonce les excès du nazisme et s’oppose à l’édition d’un livre de Karl Von Rischi mis à l’index par le Vatican pour son apologie de la sélection des hommes, pour l’hégémonie de la race aryenne, l’élimination des faibles. En résumé l’attitude du clergé espagnol ne semble pas aussi monolithique qu’on a bien voulu le dire.
Silvia Planas Marcé dont on connaît l’action efficace au sein de l’Institut d’études Nahmanide de Girona nous apporte l’étude d‘un document inédit : le testament de Blanca, épouse de Bernat Falco.

Cette femme qui meurt en 1437, a fait son testament. Elle le fait en chrétienne fidèle aux lois de l’Église mais cependant on peut y trouver les traces de sa vie de femme juive fidèle aussi à la tradition juive malgré sa conversion.

Comme nos lecteurs s’en souviendront le 10 août 1391, les juifs de Girona attaqués par la populace prennent la fuite, ou sont victimes de  violences. Un petit nombre cherche la protection des jurés de la ville et se réfugie dans la tour Gironella où ils devront patienter 17 semaines avant de pouvoir en sortir. Ces événements vont pousser vers la conversion la majeure partie de cette brillante communauté. Blanca, veuve de Bernat Falco fait son testament devant un notaire chrétien, invoque le Christ et demande à être enterrée dans le couvent de Carmen et prévoit une donation pour faire dire des messes pour le repos de son âme, choisit comme exécuteurs testamentaires son propre fils Pere Falco et des parents de son mari. Elle fait une donation à sa fille Éléonore mineure de 150 florins qu’elle recevra le jour de son mariage comme dot. Assez curieusement elle fait aussi une donation à son fils David expressément cité comme juif… Nous sommes pourtant en 1493, officiellement il n‘ y a plus de juifs en Espagne. C ‘est la lecture du testament retrouvé de Bernat Falco qui nous éclaire. Ce dernier indique nettement que son fils David est juif et qu’il pourrait être son héritier universel s’il se convertit. Dans le cas contraire il recevra 25 florins somme peu considérable comparée aux 150 florins de la future dot de sa sœur. Nous sommes donc en présence d’une famille juive convertie probablement entre 1414 et 1417 après l’échec de la Controverse de Tortosa. Autre détail passionnant : dans le testament de Bernat Falco : il est clairement indiqué que Blanca, son épouse aura la libre disposition de ses biens monétaires qui lui viennent de son “contrat” de mariage … en fait cette disposition est conforme à la tradition juive et il s’agit ici d’une ketoubba.

Nous sommes donc en présence d’une famille juive récemment convertie. Les Falco sont bien connus et certains de leurs descendants seront poursuivis plus tard par l’Inquisition. Cette étude montre d’abord que dans une même famille pouvaient cohabiter juifs et convertis, ensuite on peut imaginer que la dot transmise selon la loi juive à la fille, c’est un peu dans le secret d’un testament aux apparences très chrétiennes le flambeau d’un judaïsme caché qui se transmet de fille en fille. Comme dit Silva Planas Marcé” rien dans les détails exposés ne peut démontrer qu’il s’agit de testaments e convertis C ‘est ain si que commence le temps du secret qui pour ce qui concerne la société des convertis de Girone sera une longue période d’oubli.”

En résumé, deux tomes à la hauteur de l’oeuvre immense qui demeure de José Luis Lacave Riaño

Charles Leselbaum
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