Hommage à Haîm Zafrani, présence juive au Maghreb - Collectif

Edité par Nicole S. Serfaty & Joseph Tedgui
Comité et publication : Moshe Bar Asher, André Caquot, Nicole S. Serfaty, Joseph Tedgui
Editions Bouchene, Paris 2004

596 p
ISBN 2 912946

Même quand il se présentait -ce n’était point coquetterie- comme “un simple instituteur”, ce savant atypique ne réussissait pas à dissimuler la forme de grandeur qui l’habitait. Son humilité aurait sans doute été gênée de tant d’hommages.

Certains hommes sont porteurs d’histoire. Zafrani eut le privilège de naître à Mogador, sorte de cas d’école du judaïsme hispano-marocain.

Ami Bouganim, auteur d’un si bon Le Testament de Spinoza1, nous livre dans sa contribution, les ressources puisées aux archives de l’Alliance Israélite. Il nous aide à comprendre comment cette petite île du sud marocain a pu, au cours des siècles, après l’expulsion, préserver son hispanité jusqu’aux temps modernes, lorsque “le port du roi”, sous l’impulsion de Mohamed III, devint le premier du Maroc. Attirant marchands et courtiers de la diaspora portugaise d’Amsterdam et Livourne en une sorte d’oasis culturelle, Mogador fut le cadre où se mêlèrent anciennes traditions bien vivantes : survie de la langue héritée et, en cohabitation avec l’ancienne Zedaka, une organisation sociale, éducative et sanitaire moderne, exemplaire. Notons la permanence de certaines mesures fiscales traditionnelles, comme la taxe sur la viande, destinée dans beaucoup de communautés juives de Méditerranée à financer les écoles.

D’autres travaux dans cet ouvrage collectif confirment, sous d’autres aspects, le rôle essentiel, au Maroc, de l’AIU, dont Haïm Zafrani fut longtemps l’un des cadres les plus appréciés.
Les notables, comme souvent, commencèrent par s’opposer aux initiatives étrangères vers la modernité.

Enracinement immémorial et précaire

L’ensemble des articles publiés révèle, à travers l’histoire, la précarité de la situation des Juifs marocains. L’image quelque peu angélisée de la tolérance musulmane repose certes sur des fondements objectifs, mais elle est malmenée par les multiples pogromes jalonnant la coexistence, chaque fois que des événements particuliers venaient susciter les passions. Si Stilman fait ressortir contrariétés et conflits, et Rosen la complémentarité souvent harmonieuse, plusieurs historiens, comme le montre Mikhael Elbaz, ont su dresser un tableau équilibré.

À l’époque moderne, cette précarité est illustrée par la défaveur dans laquelle tombent les courtiers juifs de Mogador en 1789. À cette date, Sidi Mohamed décide de favoriser les chrétiens, n’hésitant pas à installer ces derniers dans les maisons juives. Interdiction est faite aux Juifs de porter des vêtements européens.

En avril 1790, le sultan Moulay Yazid pénétrant à Tétouan, en réaction à des conflits commerciaux avec des notables juifs, y dirige une opération de pillage, massacres, violences et emprisonnements contre la population juive. En 1822 beaucoup de Juifs tétouanais émigrent vers Oran à la suite du pillage de leur communauté, cette fois par le fils de Moulay Yazid. Cette émigration s’accentuera en 1831 avec l’occupation d’Oran par les Français. En 1860, lors de l’invasion espagnole à Tétouan, les Riffains mettent à sac, puis incendient le quartier juif. Emmanuel Menahem Nahon, consul de France à Tétouan évalue à 4 500 personnes ceux qui se réfugient à Gibraltar.

La signature du traité de Fès, le 30 mars 1912 entraîna la révolte des tabors et le pillage du mellah.
On est frappé, au long de ces épreuves, à travers les travaux de Richard Ayoun, par la constance et l’ampleur de la solidarité régionale et internationale. En 1859, Moses Montefiore, de Londres, le Baron James de Rothschild, de Paris, adressent des secours importants s’ajoutant aux initiatives du Gouverneur de Gibraltar avec le concours de toute la population du rocher, juifs, catholiques et protestants. En France le Consistoire de Marseille donne l’exemple. Il est suivi par les autres. Les communautés d’Algérie, de Lisbonne, d’Afrique du Sud, de Chine, de Curaçao font assaut de générosité.

Robert Attal publie une émouvante élégie en judéo-arabe tunisien de Simah Lévy, à la suite du lynchage à Fès d’un Juif marocain en 1900. Précisons que Simah Lévy était le fils du grand rabbin des Livournais, Judah Lévy, originaire de Gibraltar. Il est le père de l’auteur Raphael Lévy, dit Ryvel, par ailleurs directeur historique des Écoles de l’AIU à Tunis.

Telle est l’ambiguïté des relations interethniques que de telles brimades ou violences cycliques s’inscrivent sur un fond de convivialité traditionnelle. Le récit de Fadhma Amrouche, présenté par Salem Chaker, est passionnant en ce qu’il révèle le quotidien des rapports entre femmes juives et kabyles dans des villages de haute Kabylie, dan, s des conditions non différentes de ce qui se vivait au Maroc. Il s’agit de la mère de l’écrivain Jean Amrouche, convertie au catholicisme en 1899. Malheureusement, la guerre israélo-arabe de 1948 devait réveiller les vieux démons. Les troubles du 2 juin 1948 se soldèrent par 43 morts et 118 blessés.

Le grand Maghreb

Haïm Zafrani était le mieux placé pour faire revivre l’ancienneté des liens du Maroc avec l’Andalousie. Toute son œuvre s’inscrit dans ce cadre. Simon Lévy écrit : “Dans le cas du judaïsme marocain, entre les années 1950 et 1980, le fll de transmission a bien failli être rompu… Un homme érudit, auto-investi d’une mission de sauvetage, a exhumé et étudié les composantes fondamentales d’un legs culturel millénaire”. Cependant la culture de Zafrani était trop ouverte pour s’arrêter à un provincialisme judéo-marocain. Sa compétence dans divers domaines théologiques, historiques, ethnologiques et littéraires en fera le membre éminent du comité scientifique de la Revue des Études Juives.

Ahmed Tahiri, évoque surtout la coexistence judéo-musulmane en Andalousie. Il explique l’osmose démographique par laquelle bien des Juifs du Maghreb sont attirés par cette société andalouse plus libre et tolérante, expliquant leur émigration courante au nord du détroit.

Mais l’appartenance au même ensemble humain résulte de l’appellation globale commune des pays de l’Ouest. Dans le langage de Maïmonide, nous révèlent Judith Targarona et Angel Saenz-Badillo, le terme Maghreb, au sens large, englobait la péninsule ibérique. En effet, Maghreb, c’est l’Ouest, et Machrek l’Est. Trois siècles plus tard, en Italie, les Juifs d’Espagne seront les Ponentini, et ceux d’Orient des Levantini. Mais les Italiens engloberont parmi les Levantini tous les Juifs d’Afrique du Nord, y compris marocains. Comme Braudel, selon le critère du climat, devait inventer la notion de Nord vertical pour désigner les montagnards de Méditerranée, de même a-t-on, ici, créé un Est ethnique, basé non sur les points cardinaux, mais sur les mœurs.

Indirectement, l’osmose hispano-marocaine se constate dans le domaine des Juifs de Cour. La tradition marocaine n’avait pas connu la catégorie des Juifs étroitement associés au pouvoir. L’immigration espagnole modifia les choses. Les souverains prirent l’habitude de se ménager le concours de ces exilés dont ils savaient la compétence et le prestige. De la sorte le recours au savoir-faire de Juifs s’installa dans la tradition marocaine.
“Melting pot” ou diversité israélienne ?

De Shlomo Elbaz, de l’Université de Jérusalem, nous pourrons relever cette pensée :
“Il nous suffit ici de souligner que la prétention des pères-fondateurs d’effacer les particularismes des différentes diasporas au nom d’une utopique unité, sous le signe d’un hypothétique melting-pot à connotation occidentale, a fait long feu. La société israélienne est et restera longtemps encore, une mosaïque d’ethnies et de sous-ethnies auxquelles il faut reconnaître le droit à la différence. Ces diverses entités culturelles devraient pouvoir faire contribuer leurs imaginaires spécifiques respectifs à la culture israélienne de demain. Il place d’ailleurs en exergue de son article ce proverbe berbère : “L’arbre court après ses racines.”

Sources savantes

Il fallait la science de Gérard Nahon pour une analyse systématique des livres anciens du Tribunal rabbinique d’Oran. Ne serait-ce que pour cette étude, cet hommage est essentiel. Mais qu’il s’agisse d’études linguistiques, de poésie, de musique, de littérature rabbinique, les nombreuses contributions sont si riches qu’il serait vain d’en proposer l’analyse. Gérard Nahon cite Joseph Nehama : “Nul n’ose plus citer (à Oran) le Moré banni de toutes les bibliothèques. On n’aborde plus ce livre du grand Maïmonide que dans le plus grand mystère, pour ne point s’exposer aux foudres des rabbins, car on commet un péché mortel quand on le lit.”

Ceux qu’intéresse la linguistique vivante et populaire se plongeront avec passion et délice dans l’étude de Joseph Chétrit, de l’université de Haiffa : Interférences judéo-musulmanes dans les parlers et la poésie populaire au Maroc.

Lionel Levy
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