Exemplaires : Los sidimes* - ou le cri de l’enfance - Méri Badi

Sous cette rubrique nous entendons publier dans chaque numéro de la “ Lettre Sépharade” des réflexions, des souvenirs, des itinéraires, des points de vue qui, pour être personnels et signés, nen présentent pas moins un intérêt général, et en deviennent exemplaires de notre civilisation judéo-espagnole.

* Les revenants, ou les fantômes, en judéo-espagnol. Mot d’origine hébraïque (shed, shedim), explication que je dois à Haïm Vidal Sephiha. 

Une soirée-détente place Voltaire

Un soir daoût 89, dans mon désœuvrement, je décide daller à un café de mon quartier, place Voltaire. J’habite près de cette place depuis quinze ans. Un seul café est ouvert. Je ne suis pas une habituée de ce lieu, celui que je préfère, juste de lautre côté de la place, à l’angle du boulevard Voltaire et de la rue de la Roquette, est fermé en raison des vacances. Nous sommes à une période où Paris est désert, et moi-même jattends mon départ fin août, qui me paraît bien lointain encore.

La place Voltaire, je l’aime bien. Pourtant ce café situé de plain-pied sur le carrefour avec son décor moderne, quelconque et étriqué, refait récemment, ne me plaît pas trop. Mais je n’ai pas le choix, cest la fermeture annuelle de tous les bistrots et je nai pas envie derrer dans Paris. Il y a du monde. Le jour s’éloigne, et les solitaires à la recherche d’un contact éphémère aiment bien fraterniser linstant dune rencontre. Allons-y.

Les tables sont rondes, très riquiqui, trop proches les unes des autres. On na pas assez despace et on est demblée dans lintimité de son voisin.

J’hésite. Le trottoir envahi par les tables me paraît exposé aux regards, et l’orage qui menace dans le ciel depuis quelques heures risque d’éclater. Je choisis finalement la terrasse à l’abri des nuisances de la rue, mais dominant son spectacle.

A ma droite se tient une jeune femme en train de lire, à ma gauche est assise une dame dans la soixantaine bien avancée, manifestement à l’affût dune conversation. A mon habitude, je me lève aussitôt installée et sors chercher un cornet de frites au Burger King juste à. Elles sont bien meilleures que les chips servies au café. Cinq minutes plus tard, je reviens à ma table.

Une soirée-détente sannonce en ce début du mois daoût, dans un Paris étonnamment calme. Ses habitants et les fêtards du bi-centenaire de la Révolution française lont quitté massivement quelques jours auparavant. Le vide de la ville semble faire écho à mon état psychique, je suis moi-même en vacance, en attente dun événement.


Le besoin de parler

La dame âgée semble vouloir me parler. Nos tables et nos sièges sont presque collés. Je nai pas besoin de faire un grand effort pour lobserver : elle porte la septantaine sans masque. Elle est vêtue avec simplicité, a un visage agréable, très pur et sans trace de maquillage. Le regard est clair, les cheveux sont ramassés en chignon et des boucles à l’ancienne ornent ses oreilles.

Très vite nous nous parlons. Elle maborde, je crois, la première. Les frites du concurrent en sont le prétexte. Je pourrais subir les remarques du garçon, me dit-elle. Je la rassure. Je nen suis pas à mon premier essai, on ne m’a jamais rien dit. Je mempresse dailleurs de proclamer bien haut ma préférence pour «Le cadran du 11ème», le café du coin opposé. Est-elle une habituée de ce lieu ? Elle ne répond ni oui ni non. Mais si ses mots restent évasifs, les «bonsoirs» et les signes de reconnaissance qu’on lui distribue me font penser quelle est connue dans le quartier.

Je note un très léger accent que je narrive pas à situer. Pourtant je me trompe rarement et repère tout de suite les Turcs musulmans de plus en plus nombreux dans mon quartier, remplaçant les Yougoslaves partis ailleurs. A brûle-pourpoint, je lui demande d elle vient. Elle me répond indignée : «Mais je suis Française !» Possible, mais l’accent nest même pas vaguement provincial. Je tais cependant mes réflexions. Interpeller lautre en tant qu’étranger provoque parfois des sursauts de ce genre. Je ne sais pourquoi, peut-être bien pour lui montrer que ma question nest pas agressive, je lui confie que je suis de Turquie. Est-ce les boucles doreille qui évoquent las eskularitchasdes grands-mères de mon enfance, ou le chignon bien strict, ou quelque autre réminescence dans son intonation qui me font renchérir, involontairement malicieuse : «Juive de Turquie» « ça alors» s’exclame-t-elle, «mais moi aussi !»


Fraternisation

La conversation prend une autre tournure. Nous voici causant en judéo-espagnol. Je m’étonne de la fluidité de sa langue. Toutefois, me révèle-t-elle, depuis la mort de sa mère il y a une trentaine dannées, elle na parlé l’espagnol avec personne. Les questions et les réponses senchaînent sans effort. Lintérêt est réciproque et le désir de raconter est grand. Elle sappelle Donna, et moi ? «Méri !» «Des prénoms bien juifs» remarque-t-elle.

Elle est arrivée à Paris quelques années après la première guerre mondiale. Elle est née à Kassimpacha, faubourg populaire d’Istanbul situé sur la Corne d’Or. Moi-même ne suis-je pas de Chichané - la Koula2, tout proche de Kassimpacha ? D’ailleurs, elle veut très vite savoir de quelle ville je suis. Elle en a contre les femmes juives, mais surtout elle se méfie des izmirliyas (celles de Smyrne) qui sont mauvaises. Elle a une belle-sœur, la femme de son frère, izmirliya. Ils vivent à Paris, tout près, mais ne se voient jamais. Tous ses malheurs leur sont imputés. Elle me fait une confidence : recueillie à la synagogue de Haskeüy3avec sa mère et son frère alors quelle avait dans les quatre-cinq ans, elle a eu une vision. «Ils» l’hallucinent encore, comme elle les avait aperçus alors. C’était los sidimes. Je ne peux maîtriser mon étonnement. Quest-ce ? «Les revenants» me répond-elle. Elle venait de perdre son père à la guerre. Ils étaient très pauvres, et cest pourquoi ils avaient trouvé refuge à la synagogue de Haskeüy. Elle se souvient de cette apparition comme si c’était hier.

Elle n’a jamais été à l’école. Elle ne sait ni lire ni écrire. Sa mère ne pouvait pas payer sa scolarité. Elle se mit au travail très tôt. Elle a été ouvrière dans une papeterie. Pendant loccupation, elle se fit passer pour chrétienne. Elle épousa dailleurs un Français non juif disparu entre temps. Son fils de quarante ans ne connaît pas un seul mot de judéo-espagnol. Elle même ne fit pas grand cas de son judaïsme. Au contraire, elle mit un point dhonneur à adopter les mœurs françaises. Personne ne se doutait quelle était étrangère. Elle est choquée par tous ces Juifs qui maintenant saffichent. «Quand on nest pas chez soi, il ne faut pas se distinguer.»


Le mauvais sort

Pourtant, los sidimes, las izmirliyas ?

Sa belle-sœur est la cause de tous ses déboires, elle lui a fait des «etchisos»4 , lui a jeté un sort, elle en a eu la confirmation par une personne du métier (un voyant ?) qui lui a redit quelle était prise dans ses filets. Elle paraît lavoir perdue de vue depuis des années, mais le sort est plus fort que labsence de contact quotidien. Son fils est également persécuté par ses collègues de travail. Elle semble très soucieuse pour lui. «Les femmes juives sont nuisibles, surtout les izmirliyas» répète-t-elle. Les autres, concède-t-elle peut-être par égard pour moi, peuvent être meilleures.

C’est lheure de rentrer. Je jette un coup d’œil autour de moi. Pendant tout ce temps le café s’est animé. Après ce voyage-éclair sur la Corne dOr du début du siècle je suis de nouveau à Paris. On se lève. Toutes les tables sont occupées. Elle salue ses connaissances qui sont nombreuses et échange avec elles quelques propos aimables, des paroles anodines. Elle a ainsi lapparence dune mamie sympa et tout à fait banale.

 habite-t-elle ? Je découvre quelle vit à deux pas de chez moi. Dans la rue voisine, jai des cousins, également originaires de Turquie, venus comme elle en France dans les années vingt. Mais elle ne sintéresse guère à ses compatriotes.

Il fait nuit. Je lui propose de la raccompagner, je connais très bien sa rue, jy passe souvent.

Echangerons-nous nos numéros de téléphone ? Elle ne connaît pas le sien par cœur, elle cherche dans son sac, elle ne la pas sur elle. Dans son immeuble elle sest déjà fait voler. Elle a une voisine méchante. Elle ne peut compter sur personne. Je ne sais quoi dire, si ce nest «au revoir» et m’éloigne doucement de cette mémoire hantée.


Confirmation

Quatre à cinq semaines plus tard, me voici à Buyuk Ada5, en visite de condoléances chez des amis de longue date. Au loin devant nous s’étend la mer. Je suis accompagnée de mon père. La veuve est entourée de ses sœurs. Elles ont environ soixante-dix ans, l’âge de ma mère. La fille du défunt nous a rejoints un peu plus tard. Nous nous connaissons depuis lenfance.

La conversation se déroule, comme il est de coutume dans ce milieu judéo-turc, surtout en français. De temps en temps on passe au judéo-espagnol.

Je raconte mon histoire. On se tait. Une des femmes, la plus âgée des trois sœurs se met brusquement à parler espagnol et d’un ton ému nous chuchote que dans son enfance on faisait coucher les malades sur le sol de la synagogue. Pour les guérir on se livrait à des rituels, il n’y avait pas de médecins à l’époque... Et la voix tremblante elle ajoute quelle-même avait vu des sidimes , certifie que tout cela est bien vrai. Un fantôme passe parmi nous, et un instant le silence sappesantit.

Après laveu de mon inconnue de la place Voltaire, cette dame confirme donc lexistence des revenants. Je découvre le mot sidimes, complètement inconnu de moi auparavant, mot encore chargé de sens pour certains. Désormais il fait partie de mon patrimoine linguistique.

Mon entourage n’était guère familier avec lau-delà, et les revenants ne furent pas un sujet de préoccupation. Toutefois pendant des années mes parents mavaient interdit de retourner à la maison de la Koula, mitoyenne du lycée juif Béné Berith, où nous avions vécu jusqu’à mes onze ans. Nous avions dû quitter cet appartement à cause de la jalousie et de la malédiction dune femme. Linterdiction de se montrer dans limmeuble était certes liée au désir de ne pas envenimer davantage des relations déjà fortement conflictuelles. Mais j’ai toujours ressenti cela comme une peur inexplicable rationnellement. La crainte provoquée par toute imprécation ne suppose-t-elle pas la foi en la force de limprécateur ?


Lidentité sépharade

A mon contact, linconnue fortuitement rencontrée dans un des cafés de la place Voltaire sesr ressouvenue de certains épisodes de son enfance. Les efforts pour gommer, du moins extérieurement, son identité ont apparemment fait faillite. Jusque dans sa vieillesse, le sens de sa vie découle encore de lunivers judéo-espagnol. Les souvenirs de l’âge tendre ont triomphé et imposé jusqu’au délire les mythes de sa culture. Cest un bel exemple de fidélité malgré soi à sa tradition culturelle. Même ses idées de persécution sont nourries aux sources premières de sa vie.

Cette femme, contrairement aux marranes qui avaient perdu avec le temps la mémoire de leurs origines, a conscience de son appartenance ethnique, même si elle a essayé plutôt de l’étouffer. Cependant, à l’instar des marranes, ses valeurs culturelles nouvellement adoptées sont infiltrées par les croyances anciennes.

Son souhait de se fondre dans le pays qui la accueillie semble avoir échoué, et au terme de sa vie, elle se cramponne aux choses de son pays natal, de Kassimpacha et de Haskeüy, vraisemblablement entretenues par sa mère.

De retour à Paris, passant parfois vers les six heures du soir devant les cafés de la place Voltaire, je ne peux mempêcher de jeter un coup d’œil sur les dernières grands-mères judéo-espagnoles qui sy réunissent régulièrement. Mon regard cherche Donna, mais je sais que ce nest guère en cette compagnie que je pourrai la rencontrer. 

Aurai-je le cran daller la retrouver comme une revenante à la tombée de la nuit ?

Méri Badi, sept-oct 1989

Méri Badi est née à Istanbul où ses parents demeurent toujours . Elle exerce à Paris une activité de psychologue-clinicienne.
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