Viaje en el ocaso de una cultura Ibérica - Isaac Papo

En espagnol, Voyage en une culture ibérique sur le déclin, 2006, Tirocinio - Barcelona, 370 pages 
ISBN 84-930570-7-X

Achevant une lecture calme, approfondie de ce livre dense, on est immanquablement amené à se demander comment Isaac Papo a-t-il réussi à écrire une œuvre si large, si cosmopolite, si “latino-méditerranéenne” en général, et plus encore ?

Les raisons en sont nombreuses évidemment mais il faut placer en tête son parfait quadrilinguisme1 qui en a fait un polyculturel comme on en connaît peu. Isaac Papo, d’origine judéo-balkanique d’Andrinople (édirne) né en 1926 vit présentement en France mais continue d’effectuer de nombreux séjours d’étude à Milan où il a longtemps exercé la médecine au plus haut niveau, après avoir vécu et étudié à Barcelone. De sorte qu’il offre toujours une vision comparative, distanciée de ce qu’il observe avec pertinence, adossé à une vaste culture qui n’a cessé de s’accroître, de se structurer. 

Ce livre n’est en quelque sorte autobiographique qu’en ce que les divers déplacements et pérégrinations de l’auteur dus au hasard de la guerre… et à la perspicacité de son père lui ont permis d’observer sans cesse, de mettre en perspective, de comparer. Le récit est beaucoup plus centré sur l’environnement que sur lui-même et/ou sa famille. Il marie agréablement l’anecdote et la réflexion politique, l’observation clinique et la formulation d’hypothèses étayées par divers exemples.

On peut bien entendu être surpris de ce que ce livre soit écrit en espagnol que l’on n’attendait pas a priori. Mais c’est ainsi probablement que l’a voulu la maison d’édition, solidement installée à Barcelone et publiant des Estudios de Cultura Sefardi - études de culture sépharade. Quoiqu’il en soit, cette langue ici utilisée est agréable et de lecture aisée.

Par un artifice très classique - le rappel de l’implantation familiale à édirné - l’auteur plante le décor. Aux lecteurs qui ne seraient pas familiers de la région, il faut rappeler que cette petite ville de Thrace située du côté turc de la frontière nord-est de la Grèce, a toujours constitué un point de rencontre - éventuellement de conflits - entre des nationalismes : proprement balkanique, turc, grec, bulgare aussi (la frontière avec la Bulgarie n’est actuellement qu’à une trentaine de kilomètres de la ville). La position est propice au cosmopolitisme que l’on rencontre tout au long de ce livre. Au moment du grand incendie d’août 1905, la ville (l’antique Andrianapolis  fut durant quelques décennies capitale de l’Empire ottoman avant la conquête de Constantinople  en 1453) comptait environ 120000 habitants,2 dont peut-être une vingtaine de milliers de juifs.3 La communauté juive primitive fut romaniote avant d’être “tirée” vers le Séphardisme par l’importante arrivée de migrants. L’auteur remonte dans la mémoire familiale locale jusqu’à un ancêtre de sa mère. Du côté paternel, la date même de naissance est incertaine. Mais il fut assurément un homme de culture, grand lecteur de livres d’Histoire. Isaac Papo a de qui tenir ! 




Jusqu’où la mémoire remonte, sa famille fut toujours investie dans le commerce de la soie, des cocons, lui assurant, sauf au cours de périodes noires,  une certaine aisance. Le mariage “arrangé” de ses parents date de 1915. L’auteur raconte cela fort plaisamment, prenant toujours du recul et inscrivant sa propre histoire familiale dans l’histoire générale de la région et de l’époque, insistant bien sur l’importance des femmes dans la transmission orale de la culture. Tous les auteurs sont d’accord là-dessus.

L’arrivée du groupe familial à Milan après la première guerre marque un important changement culturel au sein duquel la mère de l’auteur, fille pourtant d’un intellectuel mais dans la tradition phallocrate, ne trouvera guère sa place. Elle survécut pourtant 38 ans à son père.

Isaac fut placé dans l’école de la Communauté juive de Milan, plus par opportunité géographique que par conviction parentale, et raconte avec gentillesse ses camarades. Puis, loyalement il aborde la délicate question de l’acceptation sans difficulté du régime fasciste par les juifs, jusqu’aux mesures anti-juives de 1938. Cet épisode est maintenant hélas bien connu ! Puis l’été 1939 et la guerre, qui n’empêche pas son père de continuer a voyager professionnellement dans les Balkans. Jusqu’à l’été de 1942 le danger n’est pas profondément ressenti par son père et les allées et venues de troupes italiennes vers le front de l’Est (dont le quartier général est situé à Lwow-Lemberg) n’apportèrent pas d’informations précises sur les exterminations systématiques de juifs. Pourtant l’idée se fait jour de chercher refuge en Espagne, pays allié de l’Italie4, mais hors de la guerre, où des cousins de Sofia et de Milan se réfugièrent déjà en 1940.

L’auteur traite au passage du “décret Primo de Rivera” du 20 décembre 1924 accordant aux juifs hipanophones balkaniques la possibilité de revendiquer la pleine nationalité espagnole, dont bien peu profitèrent. Puis Isaac Papo s’étend longuement sur cette difficile question : “dans quelle mesure les Pouvoirs publics espagnols apportèrent de l’aide aux juifs cherchant à fuir l’Europe occupée”. Cette question a été largement étudiée dans La Lettre Sépharade au cours des années, et nous n’y reviendrons pas ici. Rien de ce qu’apporte Papo ne vient en contradiction avec ce que nous avons écrit, mais l’ensemble de cette étude approfondie est éclairant pour le lectorat anglophone n’ayant pas vécu en Europe la période de la Shoah.
A Barcelone, Isaac commence à étudier la médecine à l’Université (cinq filles seulement explique-t-il  sur cent-cinquante étudiants, dont l’aspect physique de quatre était très apte à décourager le plus excité de la promotion…) et s’étend un peu sur sa vie quotidienne. L’épisode est amusant du salon de coiffure de la rue Muntaner où il a ses habitudes et où il écoute la vox populi parler du Caudillo et d’autres sujets plus ou moins…délicats.

 Au passage il décrit la communauté italienne de Barcelone, mais aussi la vie au jour le jour de la communauté sépharade et sa langue vernaculaire, puisque lui-même appartient aux deux. C’est en février 1946 qu’il peut retourner à Milan - une vraie ruine - en passant par Paris où il rencontre l’armée américaine et sa Military Police. Il décrit de façon fort plaisante la faune de l’Hôtel Bergère où, avec des compatriotes il loge durant un moment et où la langue véhiculaire est le judéo-espagnol, ainsi que les petits trafics qui ont permis à bien des Balkaniques de survivre là durant cette période d’après guerre. 

En Italie, le bilan s’ établit peu à peu des disparus et des survivants : durant les seuls vingt mois d’occupation allemande, environ sept mille juifs furent déportés. Isaac évoque ses anciens copains mais il est loin de les retrouver tous ! La Communauté d’édirne s’est dispersée, dissoute. La correspondance avec un certain nombre de compatriotes en Turquie lui offre l’occasion de rappeler les méfaits du varlik vergisi, impôt en principe de 5 % sur le capital de chacun, aboli en 1946 seulement, mais frappant arbitrairement les communautés grecque, juive et arménienne sans recours, laissant bien des familles dans la misère. D’où une considérable émigration de nombreux juifs vers la Palestine.

Le livre s’achève avec un tour d’horizon sur les Communautés juives en ex-Yougoslavie, souvent réduites à leur plus simple expression et en Bulgarie, à Salonique, en Roumanie, voire en Pologne où Isaac Papo s’est rendu une fois. Il est  étrangement… discret sur la xénophobie, voire l’antisémitisme subsistant dans bien de ces contrées judenrein-sans juifs pourtant !

Une abondante bibliographie et un glossaire montrent combien l’auteur a travaillé son sujet.
On l’a compris, Isaac Papo est un écrivain-chroniqueur. Un véritable écrivain qui a beaucoup à exprimer !5

Jean Carasso
Comments