The Jewish community of Salonika : history, memory, identity - Bea Lewkowicz

En anglais, La communauté juive de Salonique. Histoire, Mémoire, Identité, 2006, Valentine Mitchell Suite 314, Premier House, 112-114 Station Road, Edgware, Middlesex HA8 7BJ
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270 pages

Il ne nous est jamais précisé dans ce beau travail si la thèse a été soutenue devant un jury ? composé de qui ? où ? quand ? Car il s’agit bien d’une thèse classique, fruit d’un long travail de recherches mené à Salonique même, entre les années 1989 (premier séjour, bien délicat1) et 2000.

Une thèse donc d’ethno-sociologie sur la communauté juive de la ville au cours du XXe siècle, reconstituée par les témoignages des rares survivants de la Choah dans cette ville. L’auteur a mené cinquante-trois entrevues avec trente personnes, douze femmes et dix-huit hommes.

Rappelons tout de suite pour ceux qui ne seraient pas très informés2 que Salonique est, avec d’autres lieux de la Péninsule balkanique, une des villes d’Europe occupée qui a payé l’un des plus lourds tributs à la furie antisémite allemande : 96 % de déportés sur 50000 habitants juifs et la destruction donc du tissus culturel, de la continuité historique.

L’auteure expose d’abord sa méthodologie, - ce qui est classique - avec une grande finesse : elle examine d’abord l’impact de sa propre personne sur l’échantillon des informants :
qu’elle soit femme célibataire et jeune facilite la relation, surtout avec les femmes (alors que 18 de ses informants sont des hommes), qu’elle soit Allemande est éventuellement rédhibitoire, mais compensé par sa judéité affirmée3 (elle est fille de rescapés de la Choah), qu’elle entende plusieurs langues dont le français que tous ses interlocuteurs d’un certain âge parlent, et aussi l’hébreu qui lui facilite la relation humaine à l’intérieur de la synagogue, cela aide. Les conversations ont aussi été menées occasionnellement en allemand et même en grec que Bea nous dit avoir un peu appris “sur le tas”.

Pour les besoins de sa réflexion et de la mise en perspective, elle a classé ses interlocuteurs (la plupart nés à Salonique même, et d’autres ailleurs en Grèce) en trois groupes d’âge, car il est évident que ceux ayant vécu, adolescents ou adultes avant 1940 expriment une autre vision que ceux nés plus tardivement.

Elle assure s’être adaptée, par la nécessité, au “profil bas” des juifs de Salonique au sein de la société grecque ambiante. Plus loin dans le livre elle affirme que les choses ont un peu changé lors de ses ultimes séjours. Mais chacun un peu informé de la situation sait bien que la présence massive de juifs à Salonique, éventuellement même majoritaire à l’aube du XXe siècle a été parfaitement, méthodiquement, occultée dans la mentalité collective de la ville jusqu’à ne même pas figurer dans les brochures touristiques4! Il est hélas bien d’autres exemples frappants autant que douloureux mais ce n’est pas ici le propos.




L’auteure formule au passage de fines remarques sur des situations vécues :

- la sienne propre au fil de son enquête, connaissant de mieux en mieux le milieu étudié, entre “dehors/outside” et “dedans/inside”. 
- celle des juifs demeurés, ou revenus à Salonique, en quelque sorte “nouveaux immigrants” dans la difficulté de se faire admettre, accepter, intégrer par la population.

Quant à sa méthodologie, ce fut celle du libre entretien en situation d’empathie, sans limitation de durée.Vingt minutes et six heures en diverses séquences furent les extrêmes. Une décision qu’elle eut du mal à prendre fut celle de la mention ou la dissimulation d’identité de ses informateurs. Elle a tranché pour la dissimulation générale afin de ne pas gêner quelques personnes en particulier. Pour les familiers du sujet la quasi transparence est facile à établir.

Puis le déroulement de l’étude se fait chronologique, toujours entrecoupée de considérations théoriques, méthodologiques. Le côté un peu agaçant est celui de la présentation habituelle des thèses : l’impétrant, majoritairement jeune, appuie sans cesse ses dires par la citation, pas toujours nécessaire, de tel ou tel chercheur, comme pour se protéger des critiques : “le maître Untel a écrit” ou “la spécialiste Untelle explique…”. C’est aussi un moyen de montrer aux membres du jury qu’on les a tous lus. D’ailleurs, ici, la bibliographie est surabondante et l’auteure, entre ses rencontres et ses lectures a acquis une très bonne connaissance du judaïsme salonicien, et de son environnement général.5

Bea expose alors nombre de problèmes particuliers : celui des mariages mixtes après la difficile reconstitution du judaïsme salonicien après 1945, et de la reconnaissance ou non, comme juifs, des enfants, les conversions ayant été en général le fait de femmes et jamais d’hommes.

L’histoire, dans le vécu des survivants se divise brutalement en “avant” “après” la catastrophe (page 79, aux deux tiers). Le fait que la mort individuelle est fortement reliée à la mort culturelle (page 81). (Page 85), l’autre fait que, dans le souvenir probablement enjolivé, la communauté juive prospéra durant tant de siècles mais dans un système (page 95) ou les ethnies vivaient en quartiers différents, sinon séparés. L’auteure étudie aussi les classes sociales, la misère parfois, l’entraide toujours (page 97), les mariages “arrangés” (superbe récit dans la seconde partie de la page 103) mais consentis et souvent satisfaisants s’agissant généralement de filles, mais pas toujours (“si mon père a choisi cette personne pour moi, il doit avoir eu raison !”). 
Revient souvent l’amertume des hommes  (ou de leur famille) ayant mené en Albanie dans l’hiver de 1940 une guerre difficile et victorieuse contre l’armée italienne, avant que les Allemands, se substituant aux précédents ne reprennent l’avantage en quelques semaines, furent abandonnés à la déportation sans que les Pouvoirs Publics ne fassent rien pour les en sauver (page 125).

Un passage est novateur car nous n’avions jamais lu de tels récits : celui de la cohabitation à partir du printemps de 1941, d’officiers allemands “corrects”, ayant réquisitionné une pièce dans un appartement bourgeois et qui vivent peu ou prou une vie de famille avec les réquisitionnés (page 131). Elle ne comprend toujours pas pourquoi cet officier n’a jamais tenté de les mettre en garde sur ce qui allait arriver : il ne prononça aucun mot tel que : “faites attention, essayez de sauver l’enfant”.

Jack Handeli écrit dans son autobiographie “nous nous sentions tous rassurés par le Rabbin Koretz”, il ajoute ce que d’autres témoins établissent “cela est pour nous le plus douloureux”. (page 139). Un récit de l’attitude du rabbin Koretz et l’opinion générale sur lui, ici exprimée “assourdie”, des rescapés.6 

Suivent d’intéressantes remarques  sur les problèmes d’identité, la dichotomie entre “juif” et “grec”, accentuée en Grèce par la différenciation phonétique notoire des patronymes aisément reconnaissables les uns des autres. Le nom marital manifeste à lui seul l’origine culturelle grecque ou juive. Les noms dans le contexte grec marquent une frontière parce que les patronymes  grecs et juifs sont très distinct. Les juifs sont d’ailleurs souvent interrogés à ce sujet (page 231-232).

L’étude s’achève, tout logiquement par des considérations sur l’intégration, l’assimilation, le début de prise en considération par les Pouvoirs publics de l’histoire des juifs dans celle de la ville, bref l’assainissement d’une situation pénible.

L’auteure nous offre elle-même la conclusion: dans le cas des juifs de Salonique la communauté et ses institutions constituent pour bien des années encore les seuls lieux de mémoire dans la ville aptes à fournir des informations reliant les individus avec leur passé. Most of these memory practices are embedded in Salonikan Jewish culture (page 237). Et tant mieux si les mentalités commencent à évoluer dans le bon sens!

Jean Carasso
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