De l'Inquisition ibérique au sépharadisme amstellodamois


De fin XVIe à courant XVIIIe siècle Juifs portugais et espagnols fuyant l’Inquisition ibérique, ou restés en Péninsule après l’expulsion, arrivent en Europe du Nord et  s’y installent. 

La nation juive portugaise, ses activités et son implantation à Amsterdam, sont alors en gestation et ce moment précède la rejudaïsation du groupe qui s’étoffe par l’immigration et la démographie. Dans un double dossier1 Evelyne Oliel-Grausz2 et Gérard Nahon3 dressent un tableau contextuel et politique d’Amsterdam au Siècle d’or. La Nouvelle Jérusalem nous est dépeinte comme le lieu de prédilection d’une grande tolérance, creuset d’épanouissement et de développement institutionnel et culturel. Nous sommes d’autant plus heureux de pouvoir évoquer cette thématique ô combien riche d’histoire, qu’elle n’a été que très rarement traitée dans nos éditions de La Lettre Sépharade.

Des carnets de récits littéraires et familiaux relatent les premières arrivées anecdotiques et leurs motivations historiographiques. Bien qu’on retrouvât la trace effective des personnages évoqués, les historiens ne savent si ces légendes sont attestées4 ou si elles cimentent une mémoire collective [motivée par la fidélité et l’attachement au judaïsme] qui se serait étoffée à mesure de sa transmission.



Alors que la métropole anversoise est encore possession espagnole [épicentre d’enjeux économiques, religieux et territoriaux] elle devient le terrain de conflits sous la pression et la formation de la République des Provinces-Unies5 en 1579 laquelle acquiert finalement son autonomie politique. L’article XIII du traité de l’Union d’Utrecht fait alors référence à la paix et à la tolérance inter-religieuse. Il s’agit de pacifier le terrain brûlant entre catholiques et protestants, les juifs n’étant pas comptés dans ce projet de pacification entre communautés, vont néanmoins en bénéficier. 
Bien que certains expulsés fassent le choix d’émigrer à Hambourg, Amsterdam va se nourrir de flux migratoires qui donnent une nette impulsion à l’économie6 et à la croissance démographique. Cet essor se renforce également avec l’émigration française et flamande. Un large brassage culturel se développe avec les Crypto-Juifs qui se rejudaïsent pour la plupart et les Nouveaux-Chrétiens vivant comme tels. 




A partir des années 1600 les accointances sociales, culturelles et familiales forment des micro-communautés que les autorités locales accueillent sans hostilité. Quelques restrictions dans leur citoyenneté et face à la chrétienté n’empêchent pas le Pouvoir, par une attitude pragmatique, de leur conférer des droits7. En 1639, les trois principales communautés se dotent de chefs spirituels et s’unissent sous l’emblème du Phénix qui renaît de ses cendres. Cendres des bûchers de l’Inquisition ? La liberté officielle d’établissement des Juifs se négocie implicitement contre discrétion et autonomie.8 Progressivement confréries et œuvres de bienfaisance articulent l’organisation communautaire de ces Nouveaux Juifs d’origine ibérique, quand l’on constate que la communauté ashkénaze implantée de plus longue date ne s’était pas encore organisée. 

Il est à noter qu’Amsterdam est une exception de tolérance envers les Juifs. Erreur serait faite de vouloir  appliquer celle-ci à tout le pays. En effet, certaines villes et de nombreuses provinces sont restées longtemps hostiles à l’installation des Juifs et à leur admission, notamment le clergé calviniste. 
Deux générations plus tard, la réticence est suffisamment estompée pour que soit inaugurée ouvertement et en toute liberté, la synagogue amstellodamoise par une cérémonie classieuse. En l’année 1675 cette marque de tolérance annonce une prospérité évoquée par Spinoza. En plusieurs langues, des inscriptions poétiques rendant apologie à la liberté sont inscrites sur le décorum de cette synagogue. 

Leur bagage intellectuel est intéressant et complexe :
D’une part des vestiges de judaïsme nourrissent leur piété secrète et se concrétisent par quelques restrictions alimentaires, un peu de liturgie et grâce au calendrier lunaire, l’observance de certains jeûnes. D’autre part les connaissances acquises le sont par le biais culturel de la société espagnole ou portugaise, facultés et centres d’études qui dispensent un savoir chrétien, défavorable aux Juifs et aux préceptes de l’“Ancien Testament”. Ce climat d’hostilité intellectuelle rend difficile la rejudaïsation regagnée au terme de nombreux efforts, d’une grande volonté et de beaucoup de détermination. 

Leur  pratique est tant affaiblie qu’ils font appel aux lettrés locaux qui connaissent la pratique des préceptes ancestraux. Les Juifs de tradition ashkénaze assurent aux nouveaux venus une bonne qualité de transmission et les aident à sortir de leur ignorance cultuelle. Les Juifs ibériques découvrent un judaïsme rabbinique totalement nouveau, ils peinent à y revenir ou à s’en instruire. Le “rêve marrane” de vivre une pratique au vu et au su de tous est à ce point un leurre que l’historien israélien Yossef Kaplan les appelle les “Nouveaux-Juifs”. Il est entrepris de judaïser les nouveaux arrivés de la Péninsule. On peut désormais parler de l’école juive d’Amsterdam, spécifique par les langues parlées et utilisées dans divers domaines : vernaculaire, éthique, théologique… L’étude de la tradition s’organise et s’intensifie notamment pour la maîtrise de la langue hébraïque et du texte biblique originel. Des cercles d’études se développent et l’on voit apparaître une nouvelle poésie et littérature.9 
Plusieurs rabbins ou lettrés s’illustrent dans la rédaction poétique, de florilèges, allégories, paraboles, œuvres théâtrales ou dans l’écriture d’épitaphes sur les sépultures. Au cimetière, les tombes de la gente fortunée se distinguent par la représentation de scènes bibliques en relation avec le prénom juif du défunt. Une des caractéristiques de ces nouveaux habitants amstellodamois est de s’approprier une cohérence biblique dans les noms et prénoms choisis pour leurs enfants suivant l’ordre proposé par la tradition. A nouveau familiarisé ou initié au calendrier juif, on se ré attribue la datation juive laquelle jouxte parfois la datation de l’ère vulgaire.

Si la pleine possession de la tradition juive par cette société portugaise exilée se remarque bientôt à outrance, il pèse un lourd silence sur les années passées sous la constriction morale du Saint Office. Cette communauté s’approprie la Sortie d’Egypte, attribuée à son histoire directe. L’époque marrane passe ainsi sous silence, comme pour oublier cette période dans un souci de reconstruction personnelle. Gérard Nahon évoque l’étrangeté de cette amnésie d’autant qu’elle est collective et que très peu d’écrits et de témoignages de ces moments de l’histoire des Marranes, sont à disposition. 

Il existe un véritable engouement pour l’étude de la Bible dit Ancien Testament et de sa langue : l’hébreu. Les divers groupes non juifs s’y prêtent volontiers pour conférer avec les Juifs. Le projet étant sur un long terme de pouvoir les convaincre de se convertir à la foi chrétienne. Dans ce contexte, la peinture, notamment avec Rembrandt prend toute sa dimension et sa spécificité culturelle, Henri Focillon de déclarer : “C’est dans le ghetto d’Amsterdam qu’il [Rembrandt] vit flamber le buisson ardent.”10 Cette liberté de culte augure pour ces diverses communautés une idée de messianisme qui se concrétise par des dépêches annonçant la Rédemption et l’arrivée du Messie en la personne de Sabbetaï Tsvi. S’en suit une multitude de documents et de prières édités en ce sens.  Dans sa globalité l’immensité des publications de manuscrits a circulé sous le manteau pour échapper à la visibilité chrétienne. Beaucoup d’ouvrage et de commentaires “attestaient alors de la véracité de la loi mosaïque”, néanmoins nombre de Protestants s’en sont faits lecteurs. 

Si l’on conçoit qu’Amsterdam ait pu être en son temps la nouvelle Jérusalem, il ne sera pas surprenant que depuis son inauguration en 1675 ce lieu communautaire de culte et de rencontres soit depuis, référencé comme “le petit Temple”. 

L’exposition de Rembrandt et la nouvelle Jérusalem qui s’est tenue à Paris au printemps dernier a donné au public la véritable saveur de la vie partagée entre Juifs et Chrétiens au Siècle d’or, le long des canaux d’Amsterdam.

Linda Toros
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