Arvoliko - Flory Jagoda

2005, Altaras recordings, info@floryjagoda.com, www.floryjagoda.com

Flory annonce d’emblée, dans le petit livret d’accompagnement, qu’elle a maintenant 81 ans, et qu’il s’agit ici du dernier disque qu’elle enregistrera.

Avec autant de franchise je lui répondrai que c’est le meilleur de tous et que je ne vois pas qu’elle puisse offrir mieux ! Ici, elle se donne à fond, elle s’implique plus que jamais, et cela fait la différence ! Sans parler d’elle, elle parle d’elle avec une émotion intacte : elle se livre.



On retrouve en concentré tout ce qui caractérise le meilleur d’elle-même : son inimitable vibrato pour commencer qui l’identifie dès les premières mesures, puis son accent typique de Sarajevo1.

La prise de son est excellente, et il faut en remercier le responsable, ce que l’on fait trop rarement, ici Ken Schubert. 




Au delà, c’est l’œuvre achevée de toute une vie. Elle y chante en soliste, mais aussi en chœur avec sa fille et ses petits enfants2 et une nouvelle venue. La formation instrumentale de quatre collaborateurs  est excellente et semble même la porter littéralement.
Le disque débute sur un hommage à Sarajevo, Saray de oro ville du souvenir de laquelle Flory ne peut se détacher bien qu’elle l’ait quittée, jeune mariée, il y a maintenant soixante ans.3 Le texte est très bien mis en musique et le sentiment affleure.

La plage suivante4 honore cette ville et fait partie du folklore traditionnel dalmate : le lancinant rythme ternaire accroît la dimension sentimentale de l’interprétation.

Le troisième, La Biraha De la Mujer, création intégrale de Flory, texte et musique, est une prière psalmodiée plutôt que chantée.

Le texte biblique suivant La Kreasyon est aussi mis en musique à quatre temps par l’interprète, et l’accompagnement est très au point.

Le suivant5 est particulièrement émouvant : chaque soir de Shabat, et encore maintenant, Flory se souvient avec une toujours intense nostalgie, de sa grand-mère et de ce qu’elles chantaient toutes les deux durant les longues soirées d’hiver. Elle traite longuement dans son livre de ses relations avec cette grand-mère Rosa Kabilio qui lui a tant appris, y compris le don du cœur, la solidarité humaine. La petite Flory et ses cousins portaient fréquemment en ces soirées de Shabat de la nourriture à des déshérités, et Rosa disit à sa petite fille : Nu asperis ke ti digan grasjas - sos mazaloza ke poidis dar : n’attends pas qu’ils te remercient, tu as la chance de pouvoir offrir. Elle s’en souvient toujours, Flory ! C’est aussi cela, l’éducation…


Le suivant, très amusant et entraînant Oildo mi novya est une très ancienne chanson balkaniques remise en musique par Flory Jagoda. C’est l’enseignement à une jeune mariée du respect qu’elle doit non seulement à son mari mais à toute la famille de celui-ci. C’est le summum du “familialement correct”, un peu outrancier ?

Arvoliko - petit arbre - paroles et musique de Flory offre son nom au disque : “combien d’années encore devrai-je espérer la fin de ma souffrance6 ?” Ce morceau est d’autant plus poignant qu’elle a quitté Saray il y a soixante ans ! La mélodie et l’accompagnement en sont excellents.

Le dixième morceau Arvoles yoran por luvya est un classique qui fut fredonné à Auschwitz par certains déportés d’origine salonicienne qui perdaient l’espoir : “…que vais-je devenir ? en terre étrangère / je vais mourir… mon cœur pleure”. Il y a quelques années, lors de la pose d’une dalle rédigée en judéo-espagnol au camp, langue qui avait été “oubliée” par les organisateurs alors qu’y figurait une en anglais, langue jamais parlée dans ce camp… Flory Jagoda est venue de Washington où elle demeure, pour la chanter de manière poignante, tout comme ici d’ailleurs. C’est très bon.

Le texte de l’hymne à Raguse (Dubrovnik) qui suit a été écrit par Bonchi Papo, un citoyen du lieu qui clame son amour pour cette ville, en 1942, dans l’angoisse des déportations, et c’est Flory qui l’a mis en musique.

L’apothéose est le chant cumulatif de Pesah connu de tous : Un kavretiko duquel Flory a renouvelé l’harmonie. Quel élan juvénile ! Elle tient la distance, bien soutenue par une solide formation rythmique au sommet de sa forme, parfois même un peu “jazzy” ! Une très bonne idée pour clore le disque.

Merci Flory Jagoda, merci !

Jean Carasso
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