Une histoire des Juifs à Bordeaux - Théophile Malvezin

1997-1999, Réédition chez Princi Neguer S.O.E.D.
14 rue Saint Louis  6400 Pau
287 pages
Histoire des juifs à Bordeaux de Théophile Malvezin, 1875, publiée initialement chez Charles Lefèvre, Bordeaux

ISBN 2-905007-64-8

Voici 130 ans, en 1875, Théophile Malvezin1 terminait son livre par cette phrase : “On voit enfin naître et se constituer entre tous les honnêtes gens, quelle que soit d’ailleurs la diversité de leurs croyances religieuses, ce lien sacré de la fraternité humaine, que la loi de Moïse n’ordonne pas moins que celle du Christ”. Dix-neuf ans avant l’affaire Dreyfus, l’auteur faisait preuve d’un grand optimisme ! Cette phrase d’espoir témoigne cependant d’un des courants de pensée de l’époque et n’enlève rien à la valeur de son œuvre. Certes, la rigueur du fond cohabite avec un certain désordre dans la forme où l’on relève des répétitions et quelques égarements dans le chemin chronologique de l’histoire. Mais l’auteur est vite pardonné. Il fournit une étude détaillée et vivante sur l’histoire des juifs à Bordeaux3 qui s’entrecroise avec celle de la France et celle des Sépharades.

L’auteur évoque les événements qui ont précédé l’arrivée des Juifs en Guyenne, ils venaient d’Espagne, du Portugal et du Sud de la France. Il présente aussi une synthèse de l’histoire du peuple juif, ces proscrits éternels : l’Égypte, Moïse, le roi David…, Babylone, le second temple, les Romains, les Chrétiens, Constantin, les Wisigoths. Il nous rappelle qu’en 633, Dagobert ordonna aux Juifs de quitter ses États, certains se convertirent, beaucoup partirent, mais revinrent peu à peu ; en 789, un capitulaire rétablit les anciennes prohibitions avec punitions, amendes et coups de fouet. Charlemagne accepta les juifs mais ne prit aucune disposition juridique. Par contre, Louis le Débonnaire (778-840) leur permit de vivre selon leur loi et leur donna le droit de propriété et celui de faire le commerce d’esclaves ; mais à Toulouse, trois fois par an, les juifs devaient recevoir un soufflet à la porte de l’église. On les accusait d’avoir facilité l’arrivée des Sarrasins dans le Midi et celle des Normands à Bordeaux. Dans la société féodale, on s’interrogeait sur le statut du juif, était-il un serf du seigneur ou un aubain du roi ? Les rois étaient relativement impuissants, l’Église intolérante et les seigneurs cruels et cupides, dans ce schéma social, les juifs étaient au dernier rang. À Bordeaux, ils habitaient hors les murs, dans le quartier “Mont Judaïc”. En 1096, Philippe 1er les chassa de France ; en 1182, Philippe Auguste expulsa ceux qui étaient revenus. Ils se réfugièrent dans les provinces du Midi, l’Aquitaine et le Roussillon qui n’obéissaient pas au roi. Les juifs étaient propriété seigneuriale, ils étaient vendus comme esclaves entre seigneurs. Au XIIIe siècle, période des croisades, Louis IX, dit Saint Louis, n’améliore pas leur sort : port de la rouelle jaune, nouvelles taxes, confiscation des biens, obligation d’entendre le prédicateur chrétien. En 1275 et 1281, Edward 1er d’Angleterre intervient auprès de son connétable de Bordeaux contre les exactions dont souffraient les juifs. Pendant le XIVe siècle, ils sont plusieurs fois chassés et plusieurs fois rappelés, à chaque fois rançonnés. À Bordeaux, ils profitèrent un temps de la guerre anglo-française pour se réinstaller discrètement. Certes, leur sécurité était relative et la tolérance des autorités tracassière. La révolte des Pastoureaux (1320) ralluma les massacres contre eux et les lépreux. Le dernier ordre de bannissement date de 1502 ; jusqu’en 1789, les juifs n’eurent pas d’existence légale en France.




Mais à Bordeaux il en fut autrement. Les lettres patentes d’août 1550 d’Henri II, l’arrêt du 10 mai 1574 et les lettres de sauvegarde d’Henri III enregistrées en 1580 par le Parlement de Bordeaux, permirent aux nouveaux-chrétiens venus d’Espagne et du Portugal de résider, d’acquérir meubles et immeubles, d’exercer librement leurs activités. Pour bénéficier du statut de nouveau chrétien il fallait fréquenter l’église et être baptisé, les mariages étaient célébrés à l’église. Beaucoup deviendront des chrétiens sincères, quelques uns entrèrent dans les ordres. Les responsables locaux furent tantôt stricts et punirent ceux qui judaïsaient en secret, et tantôt tolérants au point qu’apparurent synagogues et cimetières juifs, certaines boutiques étaient fermées le samedi. Les juifs venus du Sud de la France étaient appelés Avignonnais, ils étaient peu nombreux mais élargissaient la variété des membres de la nation, ils étaient méprisés par leurs coreligionnaires portugais qui avaient conservé leur fierté ibérique.

Plusieurs juifs de Bordeaux s’illustrèrent dans la médecine. Jacob Pereire enseigna aux sourds-muets. D’autres exercèrent dans l’enseignement, les frères Govea professèrent au collège Sainte-Barbe à Paris, et au collège de Guyenne. Milanges établit la plus grande imprimerie de Bordeaux. Pierre Galès, philosophe, était célèbre pour sa connaissance du grec. Une Louppes qui épousa Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, mit au monde Michel de Montaigne. La famille Louppes donna plusieurs juristes. Leurs activités commerciales prospérèrent : les Espinoza établirent une usine de maroquin, les Lopès une fabrique de mouchoirs de soie. Les Gradis commerçaient avec les Amériques et devinrent les principaux armateurs de Bordeaux, les Mendès achetaient en Angleterre du blé qu’ils vendaient au Portugal, Joseph Nunès Pereire constitua la plus puissante maison de banque : Pereire et Cie, Anthoine de Louppes fut le plus riche négociant de la ville, il faisait des chargements de vin pour les Flandres. Le vin vendu aux juifs de Hambourg fut l’objet d’un grave litige, était-il kasser (casher) ? On soupçonna les producteurs de vins de Moselle d’être au départ du différend !
Par ses recherches dans les documents anciens, par la reprise de travaux d’autres historiens, par la richesse des renseignements, par son honnêteté, l’étude que nous livre Malvezin devrait être lue par tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des Juifs en France.

Denis Aboab
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