La Iglesia y el extermino de los Judios - Renato Moro

En espagnol, L’Église et l’extermination des juifs
2004, Ed Desclée de Brouwer
Henao 6, 48009 Bilbao
239 pages

ISBN 84330 1870 1

La Chiesa e lo sterminio degli ebrei (Bologne 2002), tel est le titre de l’édition originale de l’ouvrage de Renato Moro. La traduction en espagnol : La Iglesia y el exterminio de los judíos nous prouve, une fois de plus, à quel point ne cesse de croître l’intérêt que l’Espagne porte à l’histoire des juifs. De plus, il est important de constater que, par la publication de cette traduction, l’Espagne s’interroge sur le rôle de l’Église en général, et du Vatican en particulier, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le livre de Renato Moro se propose d’être une introduction au délicat problème de l’attitude de l’Église face à la Shoah. L’auteur déclare vouloir faire œuvre d’historien et ne veut ni justifier, ni comprendre la position de Pie XII.
Après une intéressante analyse sur les racines de l’antisémitisme traditionnel et de la nature de l’antisémitisme moderne (l’idée du juif déicide est, entre autres, une idée bien ancrée qui a traversé les siècles), la base de l’ouvrage est énoncée : pourquoi le Vatican n’a-t-il pas pris position, de manière claire et nette, pour dénoncer la politique de l’Allemagne nazie ? Comment expliquer l’inexplicable : le silence de Pie XII ?

Tout au long de son étude, l’auteur ne nous donne pas de réponses, mais des amorces de réponses aussi complexes les unes que les autres. Il suit la chronologie des faits, analyse de nombreux documents qui, tous, nous plongent dans la plus grande perplexité. Un mouvement de pendule s’installe entre les documents qui prouvent que le Pape ne savait pas nettement ce qui se passait et ne pouvait donc pas  prendre position, et d’autres qui indiquent que le Vatican était parfaitement informé.

Pie XII a donc volontairement choisi d'adopter une attitude de “prudence” vis-à-vis de l’Allemagne nazie. Parmi les nombreux éléments analysés, nous pouvons citer le message de Noël 1942 : le discours de Pie XII est on ne peut plus ambigu, car jamais les mots “juifs” ou “nazis” ne seront prononcés. Il se contente de souligner qu’il était urgent de “rendre à la personne humaine sa dignité” et il dénonce “une série d’actions contraires à l’esprit humain et chrétien”. Ce langage “diplomatique”, Pie XII le gardera tout au long du conflit malgré les pressions de certaines sphères catholiques.

Plusieurs idées peuvent se dégager de cette étude.
La volonté de neutralité du Vatican peut s’expliquer par la crainte obsessionnelle du communisme : celui-ci est à combattre à tout prix, car il est l’ennemi de toute spiritualité. D’après lui, l’Allemagne nazie constitue un bon rempart contre l’athéisme et le matérialisme communiste.
Le Pape adopte la plus grande prudence dans ses déclarations car il ne veut pas attiser la colère de Hitler : en effet, en Allemagne et en Pologne, les prêtres et de nombreux catholiques sont également persécutés. Pie XII craint qu’une condamnation de l’idéologie nazie ne leur soit fortement préjudiciable. On peut regretter dans l’ouvrage, le manque de développement de cette problématique.

Il en va de même en ce qui concerne la Shoah. Au fur et à mesure que se profile l'horreur de la solution finale, le Pape montre en privé les signes d’une profonde souffrance. Mais le discours officiel reste le même : la “prudence” est toujours guidée par la crainte d’empirer la situation et de provoquer encore plus de persécutions et de morts.

Cependant, il est curieux de constater qu’une seule fois, le Pape proteste clairement contre l’agression de la Finlande par l’Union Soviétique ! Communisme et nazisme finissent par être deux sources de danger et l’Église peut penser qu’ils vont s’éliminer mutuellement !

Face à ce grave problème du silence de Pie XII, l’auteur tente en permanence d’étudier l’environnement du Pape qui permettrait d’expliquer les difficultés de ses prises de position et de son véritable choix face à la question juive. Ce choix, l’auteur le qualifie de “dramatique” ; dans une Europe soumise aux forces de l’Axe, le Vatican choisit la voie de la “protestation prudente”, de la neutralité la plus absolue. Le Pape en vient même à déléguer et il laisse, à chaque évêque, le choix d’évaluer la gravité de la situation et d’agir dans son diocèse.

Mais à force d’être fidèle à cette ligne de conduite, Pie XII sera pris à son propre piège lorsqu’il ne pourra rien faire pour empêcher la déportation des 10 000 juifs que comptait la population romaine.

Faute d’implication officielle du Pape, les prises de position de nombreux catholiques en faveur des juifs sont toujours individuelles. L’auteur cite de nombreux cas d’aides et d’implications personnelles, même de la part de certains évêques ; c’est ainsi que les prises de position des évêques de Lyon, Toulouse, Albi et Montauban vont leur attirer les foudres du gouvernement de Vichy.
Cet ouvrage est intéressant à plus d’un titre : il présente de nombreux documents qui montrent la complexité de la situation. Il fait également une rapide étude de l’antisémitisme dans la littérature de certains écrivains catholiques de l’époque. Il tient à montrer que si une partie de l’Église pouvait sympathiser avec l’Allemagne nazie, une autre était capable de sauver des juifs. Mais à force d’osciller entre les documents qui montrent la difficulté des choix de Pie XII, on ne peut que regretter que l’auteur calque sa prise de position sur celle du Pape : la prudence et la diplomatie, refusant ainsi tout engagement personnel. Le lecteur peut en conclure que, à la suite d’un réseau de circonstances complexes, la décision du Vatican a été celle du silence, et qu’il a fallu attendre la volonté de Jean-Paul II pour que l'Église fasse, très officiellement, acte de repentance. 

        Lydia Béhar-Velay
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