Juifs de Fès - Collectif (sous la direction de Joseph Cohen)

2004,Éditions Elysée
C.P. 181
Succursale Côte Saint-Luc - Quebec H4V 2Y4
Canada
Fax 151 44 84 30 68
ericcohen@videotron.ca
336 pages
ISBN 2-88545-096-5

Très belle iconographie, tables, documents annexes.

Ce collectif traitant de l’histoire des juifs de Fès de la fin du VIIIe siècle jusqu’aux années 1830 est illustré de dessins, photographies, cartes et vieilles cartes postales.

Les couleurs utilisées, noir et blanc ou dégradés de brun relient bien en un ensemble harmonieux les illustrations de ce livre cartonné. La reproduction d’une belle aquarelle de Théophile-Jean Delaye (environ 1925) représentant la grand rue du Mellah montre des maisons de deux ou trois étages avec des balcons qui ressemblent beaucoup aux vieilles maisons de Salonique. La carte postale intitulée aussi Grand rue du Mellah est moins éclatante et plus proche de la réalité car on y voit une rue très peuplée avec des maisons qu’on décrirait aujourd’hui comme bien modestes.


Fès est devenue une ville judéo-arabe aux environs du XVIIe siècle mais la ville a un passé judéo-espagnol plus ancien. Fès, comme d’autres villes du Maroc était une ville-refuge pour les juifs quittant la péninsule ibérique (massacre de 1391, expulsion de 1492 par exemple) et les communautés des deux bords de la Méditerranée conservèrent des liens. Même avant 1391, les juifs ibériques avaient trouvé refuge à Fès. Maïmonide y vécut plusieurs années après sa fuite de Cordoue du fait des Almohades. Mais pourquoi sa famille quitta-t-elle Cordoue pour Fès, ville contrôlée elle aussi par les Almohades ? La vie des juifs sous les Almohades constitue le sujet d’un des articles de ce livre. Il est intéressant de noter que l’assez large flux de populations juives de la Péninsule en 1492 - avec des rabbins cultivés - n’aboutit pas à Fès comme ce fut le cas à Salonique par l’adoption du judéo-espagnol comme lingua franca par tous les juifs, mais ce fut le contraire qui se produisit. Vers 1650 c’est le judéo-arabe qui devint le langage dominant.

Les nombreux articles de longueurs diverses écrits par des spécialistes en matière d’histoire, de sociologie, de littérature et de langue couvrent des sujets tels que la langue des juifs de Fès, les jardins et patios de la ville, la fabrication des réputés fils d’or, jusqu’à une collection de textes anciens en judéo-espagnol et une description de la vie quotidienne à Fès en 1900, des articles sur l’histoire de la communauté juive incluant le saccage du mellah en 1912.

Les juifs ont été très présents dans l’histoire du Maroc. Il n’est donc pas surprenant d’en trouver, originaires de la Péninsule ibérique, déjà présents dans la fondation de la ville en 789 sous Idriss Ier.

Les sources musulmanes décrivent Fès comme la cité comprenant le plus de juifs au XIe siècle. Au cours des siècles, les juifs de Fès prospérèrent ou souffrirent comme ceux d’autres communautés d’Afrique du Nord puisque dépendant, tout comme en Europe en cette matière de la bonne volonté du Prince. Dans le Maroc musulman leur statut était régi par la dhimmitude. Ce statut régulait la vie des communautés non musulmanes (juifs et chrétiens), leur offrait l’autonomie interne mais ses membres restaient des citoyens de seconde classe au sein de la société ambiante. Le statut de dhimmitude ne fut toutefois pas toujours appliqué à Fès. En 1465 par exemple des juifs furent massacrés par des musulmans ou contraints à la conversion à l’islam.

Leur vie, comme celle de tous les autres habitants de la ville était aussi affectée par la stabilité ou non du gouvernement, les famines récurrentes, les incendies, les épidémies et les guerres.

Parmi tant d’articles nous choisissons d’écrire sur Divre hayamim, traduction de chroniques rédigées par des rabbins de Fès entre le XVe et le XIXe siècle, généralement en hébreu ou en arabe mais aussi en dialecte judéo-arabe de Fès.

Ces textes ouvrent une fenêtre sur la vie difficile de la communauté. En 1997 un rabbin notaire du nom de Jacob Ibn Danan remit tous ces manuscrits à l’Institut des Hautes études Marocaines.

Plusieurs de ces rabbins descendaient de la vieille famille de Fès, les Danan comme Sa’adja Ibn Danan, ayant vécu la majeure partie de sa vie à Grenade et mort en 1493. Nombre de ces passages rapportés dans l’article furent écrits par le rabbin sépharade Saul B. David Serrero qui vécut au début du XVIIe siècle. Quelques autres rabbins notoires furent élie Mansano, Judah b’Obed Ibn Attar et Samuel Saul Ibn Danan (1668-1730). L’auteur de l’article nous avertit que la collection de textes rassemblés par les membres de la famille Danan étaient présentés de manière chaotique, que le style est plutôt médiocre et que les idées sont exprimées dans une réthorique démodée. Ceci exprimé, ces textes proposent selon l’auteur une information incomparable sur la vie des juifs de Fès que l’on ne peut trouver nulle part dans les travaux d’historiens marocains musulmans.

L’un des articles du rabbin Serrero relate la famine de l’année 5364 (1604) et l’insécurité des voyages en dehors de la ville même. Il décrit comment bien des gens mouraient et de quelle manière, expliquant les calamités par le manque d’intérêt dans l’étude de la Loi.

Il note aussi que quelques juifs se convertirent à l’islam. Dans un autre texte, le rabbin Serrero compile une liste d’impôts occasionnels et supplémentaires en dehors de la taxe habituelle de la dhimmitude pour les juifs pressurés par le sultan collectant de l’argent pour ses alliés après la fin des batailles. Il décrit les massacres dus partiellement aux guerres civiles comme celle entre les musulmans de Fès et le sultan et comment en temps de guerre, de famine ou d’épidémie, les juifs jeûnaient et priaient face aux événements incontrôlés. Le quartier juif n’était même pas toujours sécurisé en temps de paix, souvent pillé par des voleurs, spécialement lors des absences du sultan, seul protecteur des juifs. Le rabbin Serrero raconte sa propre rencontre avec un voleur cherchant à pénétrer chez lui et comment il arriva à l’en empêcher avec l’aide de son neveu.

Un article d’un historien français, extrait d’un livre sur la vie quotidienne à Fès, révèle quelques traditions et coutumes juives de la ville vers 1900. Il commence par la description du mellah, le quartier des juifs où leur communauté jouissait d’une large autonomie sous le contrôle d’un officiel musulman, gouverneur du Fès Jelid (appellation arabe du mellah), mais les tribunaux musulmans, le gouverneur ou le cadi (juge) étaient compétents lors de litiges entre juifs et musulmans. La communauté comportait un conseil de trois rabbins et quatre civils. Un officiel juif était responsable du maintien de l’ordre, rémunéré par le conseil avec l’approbation du Makhzen (administrateur musulman). Trois ou quatre policiers gardaient la seule entrée du mellah dont la porte était fermée la nuit et la clé confiée à un juif jusqu’au matin suivant. Cela était organisé pour la protection du mellah… mais nous rappelle le ghetto vénitien ! Il est aussi raconté que les descendants des Sépharades avaient adopté les us de leurs coreligionnaires judéo-arabes, mais avaient conservé leurs synagogues séparées, en fonction de leur langue parlée jusqu’au milieu du XVIIe siècle. C’étaient les synagogues des Toshavim, juifs qui avaient quitté l’Espagne dès 1391 et au cours du siècle suivant, adopté la langue arabe, et les synagogues des Megorashim ou Castillans, qui accueillaient les conversos revenant au judaïsme après 1492 et jusqu’au milieu du XVIIe siècle, comme il est mentionné plus haut. La polygamie chez les juifs provenant de la Péninsule fut très tôt admise, d’après des textes de 1539 puis 1599, dans le cas d’une épouse stérile après dix ans de mariage. Simon Lévy, un historien marocain1 est l’auteur d’un article sur la langue parlée par les juifs de Fès. D’après lui, le castillan n’a jamais complètement disparu de la langue communautaire. Il propose l’exemple du mot espagnol tornaboda (retour de noces) pour décrire la fête prenant place quinze jours après le mariage, quand la nouvelle mariée était de nouveau autorisée à rencontrer sa mère. Le castillan demeura d’ailleurs une langue importante dans le commerce avec Gibraltar, Tétouan et Tanger (Maroc espagnol). à la fin du XIXe siècle, le français progressa par l’action de l’Alliance Israélite Universelle et le Protectorat français sur le Maroc.

Un collectif est par définition un ensemble où chacun peut être plus ou moins intéressé par tel ou tel article, et ce livre n’y contrevient pas. On peut trouver trop technique l’article sur la production des fils d’or à Fès ou trop détaillés certains articles sur l’histoire de la ville. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage bien présenté constitue une mine d’informations sur ladite communauté de Fès à différentes époques.

Rosine Nussenblatt pour l’édition américaine*

Traduction par la Rédaction
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