De Judíos a Judeo conversos - Rica Amran

En espagnol, De juifs à judéo-conversos
2003
Éditions Indigo Côté Femmes
4 rue de la Petite Pierre 75011 Paris
152 pages

ISBN 2 914378 47 5

Maître de conférences à l’Université de Picardie-Jules Verne, Rica Amran a publié en 2003 un travail de 152 pages, dont 15 pages de notes, 9 pages d’annexes, un glossaire de 4 p. et une bibliographie de 6 pages, intitulé De judíos a judeo-conversos : reflexiones sobre el ser converso. Le titre explicite la démarche de l’historienne. Pour comprendre l’origine du malaise qui poussa les populations chrétiennes majoritaires à réagir violemment contre les populations minoritaires jusqu’à les forcer à l’exil à la fin du XVe siècle, après la conquête de Grenade par les Rois Catholiques et expliquer le problème converso, Rica Amran fait ressortir le lien entre la conversion du roi wisigoth Récarède au catholicisme, entraînant des mesures contre les minorités religieuses et la politique anti-conversa appliquée en Espagne dans les royaumes chrétiens à partir de l’explosion de 1391.

Rica Amran part du constat dressé par le grand historien espagnol, Américo Castro, dans La realidad histórica de España, dont elle cite deux paragraphes : le juif espagnol appartenant à ce qu’il nomme vida técnica fut pris d’une obsession nobiliaire, signe d’identité du groupe chrétien, au XVe siècle, qui provoqua chez le chrétien le besoin de se protéger en créant des garde-fous et inventant une nouvelle catégorie sociale, celle du cristiano viejo, titre que pouvait arborer le pauvre paysan castillan qui voulait, lui aussi, être fier de son lignage et de ses origines. Il est incontestable que la société castillane était confrontée à un problème d’identité et à un malaise social qui se traduisaient par la peur attisée par des religieux catholiques ou d’autres membres de la société civile qui avaient intérêt à créer des tensions entre communautés pour éliminer la “concurrence”. Une question se pose : pourquoi les trois modes de vie définis par Américo Castro - vida noble, vida técnica, vida laboriosa - n’ont-ils pas pu ou su rester complémentaires pour faire surgir una nación normal (las tres en España en forma muy alta y teóricamente no había motivo para que de ellas no surgiera una nación normal). Comment apparut la catégorie du “nouveau chrétien” ?

Rica Amran organise sa réflexion sur la réalité conversa en six chapitres qu’elle intitule :
I/ Judíos y conversos desde los primeros asentamientos hasta finales del siglo XIV.
II/ La Sentencia-Estatuto : defensores y detractores de ésta.
III/ La configuración de una imagen, la del judeo-converso : tres ejemplos de textos anónimos.
IV/ Herejía, Limpieza de sangre e Inquisición. V/ Los judeo-conversos frente a sus antiguos correligionarios : algunos puntos de vista rabínicos.
VI/ Reflexiones sobre el ser converso.

Le premier chapitre est consacré à trois grands moments de l’histoire de l’Espagne médiévale : l’époque wisigothique, la musulmane et la deuxième époque chrétienne. La situation particulière de l’empire wisigoth à partir de la conversion de Récarède au christianisme de Rome (premier quart du VIIe siècle) rendit difficile l’acceptation par le pouvoir théocratique des minorités religieuses, dont la minorité juive. Celle-ci devait se convertir au catholicisme pour pouvoir demeurer en Espagne. Le troisième Concile de Tolède inaugura le thème de la conversion forcée. L’anti-judaïsme s’accrut au cours des règnes suivant celui de Récarède. Cependant, le quatrième Concile de Tolède suggère un changement d’attitude vis-à-vis de la communauté juive fondé sur le rejet de la force, au prétexte que les conversions forcées étaient contra derecho (p. 17). Quiconque aiderait les nouveaux chrétiens à judaïser encourrait une peine d’excommunication.

Les mesures anti-juives sont de nouveau présentes dans les Conciles suivants et, en 637, une profession de foi collective est exigée des nouveaux convertis, ce qui présuppose que l’on met en doute leur sincérité : se configura la idea de que ellos son malos cristianos (p. 18). Puis, en 654, une deuxième profession de foi, individuelle, leur est imposée. Rica Amran retranscrit une partie du texte de la première publié par García Iglesias et de la deuxième tiré de Judíos de Toledo. Estudio histórico y colección documental (CSIC).

Le Liber Iudiciorum, appartenant à cette époque, livre de lois qui demeura en vigueur pendant plusieurs siècles en Espagne chrétienne, interdit aux juifs le droit de pratiquer leurs rites. En 681, le douzième Concile de Tolède exclut les juifs de certains postes et leur interdit de commercer avec les chrétiens. La conversion obligatoire y est clairement énoncée. Au cours des Conciles suivants, les mesures anti-juives sont affinées, au point de déclarer les juifs ennemis de la couronne et de les accuser de conspiration contre le Roi. C’est à cette époque que se forgent dos mentalidades : anti-conversa y pro-conversa (p. 26), que l’on verra s’affronter tout au long du XVe siècle.



Rica Amran rappelle que la Hebraica veritas prend corps à l’époque des Wisigoths. Celle-ci repose sur l’idée d’une continuidad entre el pueblo de Israel y los cristianos (p. 25). Les nouveaux chrétiens feront de nouveau appel à la Hebraica veritas au XVe siècle, lorsqu’ils subiront discriminations et pertes de leurs droits de chrétiens.

À l’époque musulmane, l’intégration des juifs dans la société est presque totale jusqu’à l’arrivée des Almoravides en 1086, puis des Almohades en 1146. Durant ces deux moments de l’histoire de Al-Andalus, les juifs émigrèrent en territoire chrétien, apportant leur savoir-faire et leurs connaissances et introduisant dans la chrétienté, non seulement la culture orientale, mais aussi celle de l’Antiquité gréco-romaine. En 1391, après les violences perpétrées contre leurs communautés partout dans la péninsule, les juifs repartiront vers la Grenade musulmane.

Dans les pays de la péninsule ibérique conquis par les chrétiens, les juifs furent autorisés à conserver leurs lois et leur religion et reçurent la protection des rois chrétiens (i.e. le fuero de Nájera sous Alphonse VI de Castille). Rica Amran souligne : La sociedad judía en esa España cristiana, y en Castilla en particular, puede ser definida como una microsociedad paralela en muchos aspectos a la sociedad cristiana de su tiempo (p. 33). Cette réalité de deux sociétés parallèles, l’une peut-être plus prospère que l’autre dans son ensemble et vivant à part dans des quartiers qui leur étaient réservés, entraîna, après de nombreux sursauts, les crises qui conduisirent à l’expulsion de 1492 et à la tentative de marginalisation de la communauté judéo-chrétienne.

L’auteur passe en revue les dates clés marquant le début du problème juif et judéo-chrétien. Le synode de Zamora de 1313 serait consecuencia directa del Concilio de Vienne, quien marcará la pauta que se seguirá hasta prácticamente la expulsión (p. 34). L’affaiblissement du pouvoir royal et la guerre civile qui en découle, conduiront à l’assassinat de Pierre I de Castille par Henri de Trastamare et à une propagande xénophobe visant à faire des juifs les responsables des problèmes affectant le royaume de Castille. Cette utilisation de la communauté juive marque le début de la pleine liberté d’expression d’un mouvement anti-juif violent, que les écrits de certains conversos comme Abner de Burgos (ancien rabbin converti) aidèrent à matérialiser en recréant un problème juif, qui se transforma en problème converso après l’explosion anti-juive de 1391 et la conversion massive des juifs de Castille et d’Aragon.

La politique de conversion se poursuivra de façon plus ou moins efficace grâce aux efforts de certains moines comme Vincent Ferrier et à la promulgation de lois comme celles de Valladolid de 1412, qui établirent clairement que les juifs, représentant un danger pour les nouveaux-chrétiens, devaient vivre éloignés de la communauté chrétienne et n’exercer aucun métier qui pourrait les mettre en contact avec elle. Ainsi, La Pragmática de Dª Catalina o las Leyes de Valladolid de 1412 es una puesta al día de antiguas leyes anti-judías, a las cuales se les añadieron otras nuevas (p. 38). Partant, l’on observe une intensification du mouvement anti-juif et anti-converso qui poussera les nouveaux-chrétiens et leurs défenseurs à ressortir la Hebraica veritas comme moyen de défense contre des vieux-chrétiens qui n’acceptent pas l’accès de ces conversos à des postes importants qui leur sont, du coup, fermés. Le mouvement anti-converso a un caractère très nettement social et économique.

La période allant de 1391 et 1449, date de la Sentencia-Estatuto et objet d’étude du deuxième chapitre du livre, marque la naissance d’une image, celle du converso (p. 47). La Sentencia- Estatuto, écrite à Tolède, est le premier texte qui présente les conversos comme des mauvais chrétiens (infames, inhábiles, incapaces e indignos para haber todo oficio o beneficio público en la dicha ciudad de Toledo) au service de représentants de la couronne corrompus, mettant en danger la paix du royaume et le bien-être des bons chrétiens, loyaux serviteurs du roi. La mise en garde contre les conversos contenue dans la Sentencia-Estatuto rappelle celle des Conciles contre les juifs. La Sentencia-Estatuto propose de leur enlever qualesquier oficios e beneficios que han habido e tienen en qualquier manera (p. 55).

Dans ce deuxième chapitre, Rica Amran explique comment, à la suite de la publication de la Sentencia-Estatuto, s’organise la défense des conversos fondée sur la Hebraica veritas. Elle cite Fernán Díaz de Toledo, Juan de Torquemada, Alonso de Cartagena, l’évêque Lope de Barrientos, et le Docteur Alonso Díaz de Montalvo qui inscrit dans le Fuero Real le droit des nouveaux chrétiens à faire totalement partie de la communauté chrétienne, car hermanos son todos los cristianos (p. 77).

L’image du converso mauvais ou faux chrétien, étudiée dans le troisième chapitre à partir d’extraits de trois documents résumés et cités (El Traslado de una carta privilegio, Libro del Alboraique, El memorial anónimo de 1538), s’explique par son incapacité à s’adapter à la société chrétienne (p. 83). On les compare aux musulmans (cf. Libro del Alboraique : tienen la voluntad y intención como moros, p. 84) et l’on délimite géographiquement l’espace de résidence des bons chrétiens récemment convertis (la vieille Castille) et des hérétiques (Murcie, Tolède, Estrémadure, Andalousie). Une bonne partie du chapitre est consacrée au Libro del Alboraique. La conclusion que l’auteur tire de son étude du troisième texte est que el problema converso está lejos de haber encontrado una vía en el cual reunificar a la sociedad cristiana (p. 93).

Le quatrième chapitre est consacré à trois thèmes : l’hérésie, la limpieza de sangre et l’Inquisition, à partir d’une étude de chroniques comme celles de Jean II de Castille, de Henri IV de Castille et des Rois Catholiques. Rica Amran observe que l’on ne différencie pas les juifs des nouveaux-chrétiens qui sont, en outre, considérés très dangereux por las posibles alteraciones sociales que pudieran llevar consigo (p. 98). Les nouveaux chrétiens sont catalogués parmi les hérétiques, ce qui permet de légitimer la création d’une Inquisition en Castille, dont le projet, élaboré sous le règne d’Henri IV, ne fut pas appliqué. Les statuts de limpieza de sangre issus de la Sentencia-Estatuto, seront finalement imposés par Philippe II au XVIe siècle dans toute l’Espagne, après avoir été appliqués dans les Universités comme celle de Salamanque et son Colegio mayor dès le début du XVe siècle.

Le cinquième chapitre résume les points de vue des rabbins face à la réalité conversa. Là encore les opinions divergent. Pour les uns, le converso, parce qu’il est un vrai chrétien, doit être exclu définitivement de sa communauté d’origine. Rica Amran remonte à la période almohade durant laquelle se forge une position conciliatrice fondée sur l’interdiction d’excommunier et de mépriser les juifs convertis. Il leur est, cependant, rappelé que la seule solution réelle est l’émigration. La ligne dure est représentée par Isaac Arama, Isaac Caro et Isaac Abravanel (XVe siècle) pour qui la conversion est un péché mortel : el fiel debe continuar hasta la muerte los preceptos divinos
(p. 109). Leur position s’appuie sur une condamnation de la filosofia racionalista y epicúrea qui pousseraient les juifs à se convertir pour pouvoir garder leurs biens. La tendance parmi les autorités rabbiniques fut plutôt la conciliation. Les descendants des conversos furent considérés comme des traîtres : a sus descendientes ya se les consideró, en su mayoría, como auténticos apóstatas (p. 112).

Le sixième chapitre est une conclusion où l’auteur revoit les moments forts de la montée anti-conversa. Il y a un avant et un après 1391, ce que les chroniques montrent clairement. Les révoltes de Tolède de 1449 expriment le désir de la communauté chrétienne de un ascenso dentro de la administración del reino que no se le concede et, par conséquent, une frustration qui se traduit par des propositions de lois profondément anti-juives. Ainsi, de 1391 à 1449 encontramos la creación o recreación de una imagen la del converso (p. 114), tandis que la Sentencia-Estatuto propose l’exclusion définitive des conversos et de leurs descendants de la société chrétienne. La virulence du mouvement anti-converso est telle que l’intransigeance s’imposera en fin de compte, rendant la vie de ces nouveaux-chrétiens intolérable, même si un certain nombre d’entre eux réussit à s’insérer dans les milieux religieux, gouvernementaux et professionnels. Pensons à ces grands humanistes comme Fray Luis de León ou Andrés Laguna.

L’œuvre de Rica Amran est essentiellement une synthèse des travaux d’historiens sur le problème converso, élaborée dans le but de montrer que les arguments utilisés au cours de la polémique du XVe siècle concernant la valeur des conversions des juifs ont une longue histoire, puisqu’ils remontent à l’époque des Wisigoths, et sont bien connus des polémistes de l’époque moderne. Il y a une intensification de l’argumentaire afin d’exclure les conversos de la société chrétienne et les empêcher d’accéder à des postes importants. La position anti-conversa servira à justifier l’instauration de l’Inquisition et l’expulsion des Juifs d’Espagne. Car la mancha de un pasado judío no puede ser borrada a pesar del bautismo1
(p. 116). Ceci crée, au sein de la communauté hispanique, un schisme dévastateur au nom d’une unité religieuse aux accents xénophobes.

                        Marie-Sol Orto
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