Revue - Rassegna mensile di Israel

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Indiscutablement, la RMI est l’une des meilleures revues du judaïsme en Europe et, faute d’avoir reçu avec régularité ses trois volumes annuels au cours de la décennie écoulée, nous n’avons pas eu suffisamment d’occasions de nous y intéresser. Nous le regrettons vivement pour nos lecteurs.

Réparons partiellement cette carence aujourd’hui avec l’examen de ce double volume LXIX1 étudiant le judaïsme italien du XXe siècle sous de très nombreux aspects : 710 pages d’études généralement inédites avec Liliana Picciotto2 comme coordinatrice, honorant Luisella Mortara Ottolenghi.3
 
Plus de trente-deux contributions sont réparties en trois sections :
• l’art, section très brève.
• l’histoire de la première partie du siècle, avec le fascisme, section la plus importante.
• celle de la seconde partie du siècle.

Il ne saurait être question de reprendre chacune des rubriques, notre propos étant surtout d’inciter nos lecteurs italophones à suivre cette revue, à s’y abonner.

Pourtant, de nombreux articles retiennent l’intérêt tels :

• “Histoire et mémoire linguistique des juifs d’Italie aux XIXe et XXe siècles.”
• “Mussolini et les juifs à la prise de pouvoir de Hitler.”
• “Les juifs à Varese durant la tempête de la guerre, et le mirage de la Suisse.”
• de Liliana Piccioti, la coordinatrice : “Les interventions du monde libre en faveur des juifs d’Italie, 1943-1945.”
• un seul article en anglais, le serpent de mer depuis la pièce de Rolf Hochhuth en 1963 : “études sur Pie XII et la Shoah aux états-Unis depuis 1999”… il continue, en peu d’années, de se publier beaucoup sur cette question, objet d’interminables et passionnées controverses. L’auteur en offre une substantielle bibliographie.

Nous nous attarderons un peu sur un sujet qui concerne de nombreux Sépharades parmi nous : “L’immigration en Italie de Juifs de Turquie, des Balkans et de la Méditerranée orientale dans la première moitié du XXe siècle.”




L’auteur, Isaac Papo, d’une famille originaire d’Edirne de nationalité espagnole est pourtant né à Milan, a été trente ans neurochirurgien à l’hôpital d’Ancône et, vivant en France depuis sa retraite ne cesse d’étudier dans les archives de France et d’Italie ce monde sépharade auquel il appartient lui-même. La bibliographie à laquelle il se réfère est considérable.

Le sujet ici choisi n’a guère suscité jusqu’à maintenant de travaux synthétiques. Il n’a été abordé qu’épisodiquement dans la Lettre Sépharade à l’occasion d’interventions de lecteurs. Pour toutes ces raisons nous avons tenu à en rendre compte.

L’auteur explique la nouveauté, donc la difficulté de la démarche, ses sources essentielles résidant dans les registres de la police lors des successifs recensements des juifs après les lois raciales de 1938. Mais il est très attentif à l’incomplétude (heureusement…) de ces listes et recoupe à chaque instant ses informations.

Le facteur économique est celui qu’il privilégie quant aux raisons d’émigration de juifs balkaniques vers l’Italie. Les guerres balkaniques, la misère qui en résulta incitèrent nombre de juifs à quitter. La connaissance de la langue italienne par nombre d’entre eux facilita cette migration, ainsi que l’accueil plutôt favorable des pouvoirs publics italiens. Nombre de juifs qui avaient migré de Corfou4 vers Trieste en Empire austro-hongrois se retrouvèrent italiens lorsque cette ville changea de souveraineté.

Mais c’est Milan qui connut la plus forte proportion de migrants juifs - balkaniques pour une faible part seulement- entre les recensements de 1871 et de 1931 : quasi 600 % d’augmentation. à noter que, parmi les migrants, d’aucuns bénéficiaient déjà de la protection ou même de la nationalité italienne, privilège dans l’Empire ottoman. (Il semble qu’en 1938 restaient encore 1400 juifs de nationalité italienne dans cet Empire).

La fin du XIXe siècle vit aussi une intense migration de Balkaniques vers l’Amérique hispanophone.
Le passage de Salonique en fin de 1912 sous administration grecque, ainsi que le grand incendie de la ville en août 1917 augmentèrent le flot migratoire, vers l’Italie entre autres, car la connaissance de l’italien était répandue en cette métropole, après celle du français bien entendu ! De même, vers la France.

L’auteur note pourtant que la crise économique de 1929 provoqua une ré-émigration d’hommes d’affaires depuis l’Italie vers d’autres pays. 

À partir de 1938 l’auteur est contraint d’utiliser les recensements successifs des autorités de Police, mais ne le fait qu’avec une extrême circonspection et constate cinq recensements de juifs entre 1938 et 1942 ; il les étudie, pour chaque grande ville. Trieste y occupe une grande place, ville la plus concernée par l’émigration des Corfiotes. Mais il traite aussi de Livourne, Gênes et s’étend sur Milan, indiquant lorsqu’il a pu s’en informer de l’origine et de la situation sociale des juifs y habitant, des langues qu’ils utilisent couramment, dont le judéo-espagnol.

Papo achève son étude par un chapitre sur les dégâts de la Shoah sur cette population qu’il a étudiée : près de 600 déportés. Il note la parfaite intégration et la promotion sociale des survivants.

On l’aura compris, il s’agit d’un travail particulièrement original sur un terrain peu exploré, et qui constituera référence.

Jean Carasso
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