Musique : coplas sefardies d'Alberto Hemsi - Pedro Aledo et Ludovic Amadeus Selmi

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L’écoute attentive de cet enregistrement laisse une impression très curieuse qu’il est opportun d’analyser.

Bien entendu il est plus fréquent d’entendre des mélodies judéo-espagnoles, chansons d’amour ou berceuses, chantées par des femmes que par des hommes. Il est des précédents. Là n’est pas l’essentiel. 

Mais c’est l’accompagnement musical au piano seul qui retient l’attention, qui crée l’insolite, l’anachronique. Ces chansons familiales, traditionnellement étaient interprétées a cappella ou bénéficiaent d’un léger soutien musical, à la guitare ou tel autre instrument.

Alberto Hemsi acquit au Conservatoire de Milan qu’il intégra en 1914 une bonne culture musicale et pianistique au début du XXe siècle. Cela peut expliquer les rapprochements avec Fauré, Chausson et autres compositeurs étudiés, dans les mélodies françaises qu’ils ont mises en musique. Et paradoxalement, bien que la prononciation de l’interprète Pedro Aledo ne soit pas en cause, l’impression est forte, dans certains morceaux (le n°16 par exemple) d’entendre de la musique vocale française traduite en judéo-espagnol… mais l’ensemble ne manque toutefois pas de charme ! 1
 La n°3 Sentada en mi ventana nous plonge dans l’insolite d’une voix d’homme chantant le vécu sentimental d’une jeune fille. La n° 4, Alevantex vos toronja moins connue, évoque un souvenir familial émouvant : Hemsi l’a recueillie auprès de sa mère et l’a dédiée à Henri Bennoun, son gendre, l’époux d’Allegra qui a rédigé l’article introductif précédant la présente recension. La n°5 offre une interprétation bien personnelle de Pedro Aledo de la très célèbre Matica de ruda… “qui t’a offert ce bouquet, ma fille ?” “c’est mon amant”. “La perdition, ma fille, mieux vaut un mauvais mari qu’un amant…”. Ça n’est pas l’opinion de la fille… et pourtant nous sommes au XIXe siècle !

Dans Tres hermanicas Pedro est convaincant : c’est le drame éternel des amours contrariées, thème classique des romances judéo-espagnoles… et de bien d’autres depuis que le monde est monde. La n°7 Ah, el novio no quere dinero aborde la question délicate de la dot, autre thème récurrent : voilà un fiancé qui la refuse obstinément… mais finit par céder.





La n°8 Estávase la mora en su bel estar est une cumulative 2: chaque nouvelle proposition reprend la précédente et le récit s’enfle ainsi jusqu’à la chute, destinée aux enfants et l’accompagnement plein d’humour fait penser à Eric Satie.

Beaucoup d’émotion passe dans la classique n° 9 Durme durme hermosa donzella et l’accompagnement vif est excellent : bravo au pianiste L.A. Selmi.

La n°10 El rey por muncha madruga n’est chantée que partiellement, ce qui nous évite l’émotion désagréable d’entendre décapiter l’infidèle. Ce roi-là ne badinait pas avec l’adultère, celui de son épouse bien entendu, car du sien propre, rien n’apparaît !

La 12 Dicho, me avian dicho fait aussi partie du folklore familial d’Alberto qui la tenait de sa mère, Simhá Cicurel Hemsi, à Cassaba en 1921.

De tout l’ensemble, c’est peut-être la célèbre n°13 Arboles lloran por luvia que nous préférons, dans l’interprétation de laquelle Pedro montre beaucoup de sensibilité.

L’ordre de passage dans le disque est bien choisi car les dernières, n°15 archiconnue (Ya salió de la mar la galana, chant de mariage recueilli en 1932 à Salonique) et n°16, pleine d’humour constituent une belle chute. Cette dernière mélodie en particulier est une vraie réussite malgré (?) une fin que nos aïeux auraient qualifiée d’immorale. Maintenant les choses ont évolué… mais écoutez seulement !
Pour résumer les impressions exprimées au début, le processus des exécutants contemporains et des accompagnateurs de ce folklore est en général celui-ci : on écoute telles et telles versions déjà proposées, on déchiffre des partitions. Puis, chantant la mélodie, on crée librement un accompagnement ; chanteur(euse) et instrumentiste(s) collaborent à chaque instant. Ici, Pedro Aledo s’est trouvé devant une approche inverse, un nouveau cas de figure : la mélodie et l’accompagnement lui ont été imposés dans les partitions d’Alberto Hemsi, de sorte que sa marge de liberté est fort restreinte, sa liberté d’improvisation fort minorée. Ceci étant, Pedro Aledo a gagné le pari !

Le livret en trois langues, français, anglais et espagnol, bien illustré, est une merveille de présentation cumulant les éclairages d’Hervé Roten et Sami Sadak sur l’environnement musical et culturel des chansons proposées. Il est complété, ce qui est rare, par une bonne bibliographie de référence.

Le présentateur précise en page 26 qu’il n’a pas pris parti sur la graphie adoptée par Alberto Hemsi mais s’y est tenu, orthographe mal explicable à l’heure actuelle. Mais il faut se remettre dans l’époque (1923-1937) où l’auteur travaillait en pionnier en une langue peu écrite, puisqu’il a recueilli oralement tout au long de sa carrière des mélodies qu’il a lui même transcrites et harmonisées. Prenons un exemple :
Arboles lloran por luvia, (Hemsi n° 13)

s’écrit en espagnol moderne :
Arboles lloran por lluvia

et en judéo-espagnol actuel, phonétique :
Arvoles yoran por luvya

On aura compris que cette réalisation n’est pas banale, qui a demandé beaucoup de soin. La balance entre voix et piano est bien équilibrée.

Jean Carasso
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