Musique : Alberto Hemsi, un compositeur au service de la culture sépharade - Hervé Roten

Notre chronique musique est consacrée à Alberto Hemsi à l’occasion de la sortie du disque “Coplas Sefardies” Collection Patrimoine Musicaux des Juifs de France de la Fondation du Judaïsme Français. Voir également  les numéros LS 45 et LS 46 où nous avions évoqué, A. Hemsi.

Plus de cinq siècles après l’expulsion des Juifs d’Espagne, le répertoire musical judéo-espagnol est toujours bien vivant. Intégrées dans le quotidien des communautés sépharades, ces traditions musicales, issues de l’Espagne du XVe siècle, ont été maintenues… non sans être influencées par l’environnement culturel local. C’est ainsi qu’il existe des variantes stylistiques non négligeables entre les chants judéo-espagnols d’Afrique du Nord (Tétouan, Tanger, Oran…), de l’Empire Ottoman (Istanbul, Salonique, Izmir, Edirne, Rhodes, Safed), etc. 

Jusqu’au début du XXe siècle, ce répertoire était transmis de manière essentiellement orale. Les chants sacrés en hébreu étaient généralement interprétés par les hommes dans les synagogues, les chants profanes, en judéo-espagnol, par les femmes dans le cadre domestique. Il faudra toutefois attendre le début du XXe siècle pour que des musiciens, chercheurs, tels Alberto Hemsi, Léon Algazi, Moshé Attias et Isaac Lévy, commencent à collecter et à consigner par écrit une partie de ce patrimoine.

Parmi ces chercheurs, soulignons l’importance de Alberto Hemsi, collecteur, compositeur, auteur des “Coplas sefardíes” et du “Canconiero sefardí”, une anthologie très complète des sources judéo-espagnoles.

Alberto Hemsi (1898 - 1975)

Né le 27 juin 1898 à Cassaba - une bourgade turque à l’Est de Smyrne (Izmir) - de parents de nationalité italienne, Alberto Hemsi commence ses études à l'école de l'Alliance Israélite Universelle. En 1913, bénéficiaire d’une bourse, il est envoyé à Milan par la Société Musicale Israélite de Smyrne. Reçu en 1914 au Conservatoire Royal de Musique de Milan, il fait de solides études avec les grands professeurs du moment : le piano avec Andréoli, l'harmonie, le contrepoint et la composition avec Bossi et Perinello…

Appelé sous les drapeaux vers la fin de la Première Guerre mondiale, en tant que sujet italien, il entre à l'école militaire et devient officier d'infanterie. Grièvement blessé au bras droit, il obtient plusieurs décorations civiles et militaires. Devenu capitaine à la fin des hostilités il quitte l'armée pour se consacrer uniquement au piano et à la composition.
En 1919, après l’obtention de son diplôme d'instrumentation, Hemsi décide de revenir dans son pays natal. Son retour est fêté par les siens, au son d’airs ancestraux chantés par sa grand-mère maternelle. Marqué par la beauté des chants qu’il entend, Hemsi prend conscience de la nécessité de sauvegarder ce patrimoine qui relève uniquement de la tradition orale. 

Entre 1920 et 1923, Alberto Hemsi enseigne la théorie, le piano et le chant choral à Smyrne. De 1924 à 1927, il séjourne à Rhodes et là, en même temps qu'il donne des cours, il entreprend des recherches ethnographiques et folkloriques, notamment auprès des vieilles dames et des cantaderas, ces chanteuses semi-professionnelles, réputées pour leur belle voix, que les familles invitaient à chanter lors d’événements particuliers (mariages et autres fêtes).






En 1928, la Communauté Israélite d'Alexandrie (Égypte) lui propose le poste de directeur musical du Temple Eliahou Hanabi. Professeur de musique aux écoles de la Communauté, il fonde et dirige un orchestre d'instruments à vent. Il donne aussi des cours d’harmonie et de composition au Conservatoire G. Verdi d'Alexandrie jusqu'en 1940, puis au Conservatoire de Musique d'Alexandrie de 1952 à 1957. Après la guerre du Sinaï, il s'installe à Paris avec sa famille en 1957.

Au cours de sa carrière parisienne, Hemsi assure la direction musicale de deux synagogues sépharades, Brith Shalom et Don Isaac Abravanel, ainsi que des cours de liturgie musicale au Séminaire Israélite de France. Musicologue, travailleur acharné à la cause judéo-espagnole, il anime une série d'émissions en langue espagnole à la radio française afin de mieux faire connaître le folklore judéo-espagnol. Peu de temps avant sa mort, en 1975, il est élu correspondant de l'Académie Royale des Beaux-Arts de San Fernando de Madrid en reconnaissance de son travail effectué sur les musiques sépharades. 

Titulaire de nombreux prix internationaux, compositeur reconnu, Alberto Hemsi laisse une œuvre musicale importante (plus de 54 opus), souvent inédite et d’une exceptionnelle qualité : de nombreuses pièces pour chants et piano (Kol Nidre, Yom guila, Visions bibliques, etc.), pour chœur (Six chœurs en ladino, Quatre pièces hébraïques, etc.), pour un ou deux pianos (Trois danses égyptiennes, Trois danses bibliques, etc.), pour violon ou violoncelle et piano (plusieurs Suites sépharades), enfin pour différents ensembles et orchestre symphonique (Danses bibliques, Tableau symphonique, etc.). 

Une grande partie de ses œuvres n’existe que sous la forme de calques ou de manuscrits, actuellement conservés par la Fondation du Judaïsme Français après la donation des archives du Maestro Hemsi consentie par sa veuve, Mme Myriam Capelutto Hemsi. Le catalogue complet des œuvres de Hemsi ainsi que divers compléments d’informations sont disponibles sur le site Internet de la Fondation du Judaïsme Français (www. fdjf. org).

Les Coplas sefardies

Publiés en Égypte (vol. I-V, Alexandrie, 1932-1938) et en France (vol. VI-X, Aubervilliers, 1969-1973), les “Coplas sefardies” sont un recueil de chansons judéo-espagnoles pour voix et piano composées par Alberto Hemsi à partir de mélodies et nombreux fragments de poésies espagnoles collectés dans les communautés sépharades entre 1923 et 1937.

C’est en effet à Rhodes, en 1923, que Hemsi commence véritablement son travail sur le folklore judéo-espagnol. Son projet de collecte est annoncé dans le journal du Bné Brith d’Istanbul, Hamenora, en 1924. L’objectif de Hemsi est ambitieux ; il souhaite 1) recueillir les différents textes et musiques traditionnels des Juifs sépharades ; 2) composer à partir des mélodies collectées un rituel musical pour solistes, chœur et instruments ; 3) composer des pièces pour des concerts, toujours basées sur les mélodies recueillies ; 4) établir une collection de textes et de musiques des romances espagnols préservés dans la tradition de certaines communautés depuis le XVe siècle.
Entre 1924 et 1927, Hemsi recueille de nombreux romances (ballades médiévales), coplas (chants à caractère religieux hébraïques) et cantigas (chants de la vie quotidienne). Après son installation en Égypte, en 1928, il poursuit ses collectes auprès des Juifs sépharades d’Alexandrie où la plupart de ses informateurs sont originaires d’Izmir, d’Istanbul mais aussi de Bulgarie et de Jérusalem. En 1929, il fonde à Alexandrie l’“Édition orientale de musiques” qui publiera notamment les cinq premiers cahiers des “Coplas sefardies”. En 1932, puis 1933, Hemsi entreprend deux missions particulièrement fertiles de collecte à Salonique. Puis, durant l’été 1934, il retourne dans l’île de Rhodes où il trouve de nouveaux informateurs. Après 1935, ses recherches se réduisent et, à l’exception d’une chanson datée des années 1940, aucune autre pièce de sa collection ne comporte de dates ultérieures à 1937.

Après la Seconde Guerre mondiale Hemsi, très affecté par l’anéantissement des communautés sépharades de Salonique, Rhodes et bien d’autres encore, met un terme à ses missions et se consacre à la composition.
 
Durant ses années de collecte, Hemsi a recueilli 230 poésies – certaines comportant plusieurs variantes - auprès de 65 informateurs identifiés (49 femmes et 16 hommes). De ce corpus important, il retiendra 60 mélodies traditionnelles qu’il met en musique dans les Coplas sefardies en les dotant d’une partie de piano. 

Dans le dernier volume de la série, Hemsi explique sa démarche compositionnelle :

“Une autre [difficulté], bien plus complexe, se présenta lors de la composition des parties pianistiques, dont la réalisation s'avérait assez compliquée, parce qu'il ne s'agissait nullement "d'accompagner" simplement les dits chants, mais de les encadrer dans de petits tableaux symphoniques, afin de les faire suggérer autant que possible, l'ambiance, l'état d'âme, le sujet et la mélodie” .

Les “Coplas sefardies” offrent ainsi une vision renouvelée de la tradition orale judéo-espagnole magnifiée par la pensée créatrice du compositeur. Cette symbiose entre chant traditionnel et art savant, spontanéité orale et pensée écrite, est particulièrement réussie dans l’œuvre d’Alberto Hemsi, un compositeur au service de la culture sépharade.

Hervé Roten
Comments