Les Lumières de Sarajevo, histoire d'une famille juive d'Europe Centrale - Moïse Abinun

1988, 
Éditions JC Lattes - Paris, 
297 pages
ISBN 88 10 45 1672 0

Je me souviens d'avoir entendu Moïse Abinun au micro de France Culture lorsque j'écrivais “les Eaux Douces d'Europe”.1 Ce devait être en 1994, et la guerre menaçait ou sévissait déjà (encore) dans les Balkans. “Douceur” est le mot que j'aurais choisi pour qualifier le ton de sa voix, et le sens de ses paroles : il expliquait qu'il n'y avait aucune intolérance dans le Sarajevo qu'il avait connu dans les années 30. Juifs (Sépharades), Orthodoxes (Serbes), Catholiques (Croates) et Musulmans (Turcs et Bosniaques) y vivaient en harmonie.

Moïse Abinun était déjà un homme âgé et je me demandais s'il n'embellissait pas ses souvenirs. Je savais qu'il était le père de Clarisse Nicoïdsky qui avait lu l'une des premières versions de mes cinquante premières pages… et ne m'avait pas caché sa déception : elle trouvait que mon récit, pour être bien documenté, manquait d'incarnation. Elle aurait souhaité, m'avait-elle dit alors, voir la mère de mon héroïne nouer son tocadu, 2  sentir l'odeur des burekas, entendre les bénédictions des voisins lorsque la famille “endimanchée” sortait dans la rue le jour du Shabbat…

J'ignorais (et je devais l'ignorer jusqu'à la fin de l'année 2004) que son père avait raconté tout cela, et avec quel talent. Après quelques semaines de découragement, j'ai renoncé au “couper-coller”, et entièrement recommencé le livre, à la première personne : En disant “Je” au lieu de “elle”, mon héroïne Rébecca s'est enfin mise à exister. Même si je n'avais jamais vu, senti, touché, même si je n'avais jamais entendu parler ladino : la magie de l'écrit et les dizaines d'ouvrages consultés, alliés à ma propre sensibilité, pouvaient, en y travaillant dur, donner l'illusion que je connaissais la juderia de d'Haskoy de l'intérieur. 

La récompense de ces efforts fut totale lorsque José Saporta, en décembre dernier, m'a dit avoir été touché par deux ouvrages parmi d'autres, celui de Moïse Abinun et le mien. C'est ainsi que j'ai découvert, plus de 15 ans après sa parution, les Lumières de Sarajevo.3




Il s'agit bien de la même époque et de la même communauté, même si un certain nombre de kilomètres les séparent. J'ai eu l'impression troublante que le récit de Moïse Abinun était une version heureuse du mien. D'abord parce qu'il a été un enfant attendu, aimé, comblé, parfaitement à l'aise dans le monde qu'il décrit. Ensuite parce que ce monde a disparu tragiquement, emportant son père et sa mère, les tantes, les oncles, les cousins, les amis, et que l'auteur a vécu ce drame dans sa chair, alors que je l'ai seulement reconstitué. C'est ainsi que ce livre joyeux et plein d'humour devient peu à peu la chronique d'une tragédie annoncée, dont il est impossible de guérir, ni dans ce siècle ni dans les suivants.

Moïse Abinun est né en 1912. Sa mère Clara avait 16 ans, elle était orpheline et travaillait comme ouvrière. Elle avait aimé, puis épousé Samuel, qui effectuait alors son service militaire. Un mariage d'amour, précédé par une “faute” qui ne leur fut apparemment pas trop vivement reprochée. Il faut dire que les parents de Samuel s'étaient également mariés par amour, chose rare à l'époque, et la personnalité de Hannetah, la nonna de l'auteur, contredit totalement le cliché de la belle-mère acariâtre. Grande fumeuse, toujours prête à partager un café… pour se calmer les nerfs, elle dispense générosité et amour autour d'elle.

Clara est une petite poupée ravissante, le couple rayonne de vie et de sensualité, il faut bien cela pour traverser cinq années de guerre (ponctuées par la naissance de trois garçons) avec un tel courage. Quand, au front, Samuel manque perdre la vie, il fait le vœu, s'il s'en sort, de devenir rabbin.
Le jeune Moïse (Mushon) grandit entre son père théologien malgré lui, sa petite mère épanouie, les grands-parents voisins, et une kyrielle d'oncles et tantes plus originaux les uns que les autres. Ce qui frappe c’est leur aptitude au bonheur, à la fête, au partage, malgré les problèmes politiques, les difficultés économiques, les déménagements - une fois ses diplômes en poche, Samuel est affecté dans diverses localités, plus ou moins éloignées de la ville mère : Sarajevo.

Moïse est un élève brillant, mais il veut vivre, voir du pays, et décide de gagner sa vie après son brevet. Si son père en est profondément déçu, il respecte son choix.

Apprenti tailleur, le jeune homme travaille pour un patron serbe quand celui-ci lui refuse de chômer le jour de Kippour. On est en 1934, l'âge d'or n'est pas encore révolu mais la menace pointe. Hitler est déjà au pouvoir. La communauté de Sarajevo ne prend pas encore vraiment la mesure du danger. Le sort semble même sourire à Moïse puisqu'il part enfin pour l'Europe, l'Espagne en l'occurrence.

Barcelone, en 1936, n'est pas exactement le lieu où il fallait être. L'oncle Isaac, qui l'a accueilli, tout auréolé de ses frasques passées, l'emmène avec sa famille à Lyon où se trouve sa fille mariée. Il a manigancé avec Clara et Samuel un mariage entre Moïse et une autre de ses filles, Mathilde. Malgré le complot, l'amour est au rendez-vous. C'est à Lyon, en 1937 que naîtra Clarisse. Son ouvrage “Couvre-feux” 4 raconte la suite…

Ceux qui seront restés à Sarajevo paieront de leur vie leur amour de la ville et leur confiance envers ses habitants.

Un très beau livre.

Brigitte Peskine
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