l'Enfant du Bosphore - Caroline Bongrand

2004, Éditions Robert Laffont, Paris, www. laffont. fr
458 pages
ISBN 2 221 10339 4

C'est un ouvrage vraiment agréable à lire, riche, dépaysant, qui échappe au côté didactique de certains romans historiques. L'histoire d'Antilogus est pourtant édifiante : né sans prépuce dans une famille grecque à Istanbul en 1662, le bébé est rejeté par son père et abandonné dans une synagogue. Un couple de Juifs l'adopte. Esther, stérile, l'aime avec une telle passion qu'elle meurt d'angoisse -au sens propre- peu après que l'enfant a échappé de justesse à la noyade. 

Cet amour proche de la folie est partagé par la mère biologique d'Antilogus, qui erre dans Istanbul à la recherche de son cher disparu. Avec un tel bagage, l'enfant ne peut qu'être appelé à un destin unique… et tragique.

Du reste, le Sultan le surprend, un jour, au cours de sa promenade. Antilogus l'émeut par sa beauté et sa tristesse. Il lui donne une pierre en gage d'amitié.
Pour l'heure, celui dont on parle est Sabbataï Tzevi. Il persuade les Sépharades de cesser tout commerce, provoquant la ruine de la communauté : les Grecs et les Arméniens raflent leur clientèle. Eliezer, le père d'Antilogus, n'a jamais cru au faux messie, et n'est pas étonné de sa conversion à l'Islam pour échapper à la mort. Mais c'est toute la communauté qui a offensé le Sultan et doit payer pour les fautes d'un seul. 

 La vie change pour le garçon avec l'installation de nouveaux voisins, dont la lumineuse Vida. Ils tombent fous amoureux l'un de l'autre. Hélas le père de Vida, éprouvé par la mort de ses autres enfants dans un incendie, refuse de consentir à l'union des jeunes gens : les mariages d'amour sont voués au mauvais sort, pense-t-il. Vida et Antilogus s'enfuient, elle meurt d'hémorragie… 
Avant Vida, le jeune homme n'avait eu qu'un ami, en compagnie duquel il avait failli se noyer. Il en était résulté la mort d'Esther. Antilogus se sent maintenant responsable de la mort de Vida. 

Désespéré, il quitte son père et Istanbul. Il devient l'assistant d'un Gitan qui lui enseigne l'art des marionnettes (le Karageuz). L'élève dépasse bientôt le maître. Le Sultan assiste à une représentation, rit, et fait appeler les artistes. Il reconnaît Antilogus.

Le descendant de Soliman le magnifique est amer : la ruine de la communauté juive a privé Istanbul de ce qui faisait sa richesse auprès des Européens (les parfums, les épices). Ceux-ci traitent à présent le Sultan avec mépris. Comment retrouver la puissance d'antant ? Il y a bien l'Amérique, mais…

Antilogus demande l'autorisation de racheter la faute de sa communauté en offrant l'Amérique au Sultan sur un plateau.

Idée folle, s'il en fut, mais qu'y a-t-il à perdre ?
Plutôt que d'expédier outre mer à grands frais des centaines de personnes, Antilogus part seul, chargé de tout l'or que les siens ont pu réunir. Avant son départ, on le marie, car toutes les jeunes filles juives d'Istanbul en sont folles et refusent l'un après l'autre les partis qui se présentent. 

Le voyage est épique, bien entendu. Antilogus doit cacher qu'il est Juif au Capitaine espagnol. Découvert, il est jeté à la mer, et recueilli par un navire anglais chargé de Quakers.

Il s'installe en Virginie et s'associe à un planteur pour fabriquer le premier tabac aromatisé du pays.
Il découvre l'horreur de l'esclavage et prend la tête d'une révolte d'Africains. Pourchassés par les Blancs, le groupe est recueilli par des Indiens. Antilogus fabrique des marionnettes pour se faire comprendre. Après cette halte salvatrice, le groupe poursuit sa marche vers l'Ouest. Ils échappent aux planteurs en fuyant par la mer. Ils sont alors arraisonnés par des pirates (d'anciens esclaves) qui massacrent Antilogus car il est le seul Blanc. Jusqu'au moment où ils le découvrent Juif, et lui laissent la vie sauve. Pour se racheter, ils décident de le ramener mourir chez lui, à Istanbul.

Sa mère biologique, qui est toujours à sa recherche, le “sent” revenir. Hélas, elle ne le verra que mort.

Après avoir croisé le chemin de toute cette humanité, couleurs, races, religions mêlées, Antilogus, grec élevé comme un juif, meurt parmi ceux qui l'aiment. Le même jour, la femme qu'il avait épousée avant son départ donne naissance à un fils.

Il est plaisant de voir une jeune femme (Caroline Bongrand n'a que trente-six ans) s'attaquer avec un tel enthousiasme à un sujet aussi vaste, de la Cabale à l'esclavage, du grand Bazar aux Gitans, des Indiens aux Quakers, du Sultan aux incendies qui annoncent la saison des aubergines ! Car ce livre foisonne d'odeurs subtiles, de délices culinaires, de fruits juteux, de légumes gorgés de soleil, de tout ce qui aurait pu constituer un jardin d'Eden, et qui pourrit dans la main de l'homme. Le jardin qu'Antilogus a cherché en vain tout au long de sa vie.

Bravo pour l'ambition, le souffle, la puissance de l'évocation et la sensualité qui débordent de ce gros roman.

Brigitte Peskine
Ce livre a obtenu le Prix Alberto Benveniste 2004
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