Juifs et Musulmans en Tunisie, fraternité et déchirements - Sonia Fellous (sous la direction de)

2003, Société d’Histoire des Juifs de Tunisie
Édition Somogy - Paris
494 pages

Belle performance que celle d’avoir ainsi réuni à la Sorbonne du 22 au 25 mars 1999 tant de chercheurs, juifs ou non juifs, originaires ou non de Tunisie, Tunisiens musulmans, Israéliens et, d’une somme de travaux individuels, tirer une œuvre collective.1 La fusion de toutes ces interventions a su éviter les cacophonies mais aussi, par la sincérité des intervenants, laisser une impression d’objectivité, d’unité et même de grande piété à travers les différentes approches d’un douloureux passé.

Deux interventions inaugurales donnent le ton. Celle du Professeur émérite Mohamed Talbi : “(de la) théologie du pluralisme, nous avons tous besoin” et “L’Éternel est un. C’est Israël qui a posé le premier jalon sur cette voie.” Celle du Grand rabbin René-Samuel Sirat reprenant la pensée d’Itshaq Rabin, récemment rappelée par Ariel Sharon : “Le peuple juif n’a pas le droit moral de dominer un autre peuple.” Auparavant René-Samuel Sirat avait observé : “Le demi-siècle qui vient de s’écouler n’a pas connu un seul jour de paix entre Israël et Ismaël. C’est pourquoi du côté juif non plus, la possibilité n’a pas été donnée d’appliquer les principes fondamentaux que la Bible formule sur les droits de l’étranger.” Quant à Claude Nataf, Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie, il a appelé au “respect de chacun dans sa différence.”

Tolérés mais humiliés

Renonçant pour une fois à l’ordre chronologique, laissons à plus loin l’âge d’or de Kairouan où la communauté juive de Tunisie, enrichie de prestigieux apports orientaux et ibériques, tint sa large part. Ce qui frappe dans les études tunisiennes de la condition juive, c’est, dans l’ensemble, la rigueur scientifique de chercheurs qui, refusant tout angélisme, nous montrent une tolérance accordée aux minorités juives et chrétiennes en Afrique et en Orient toujours accompagnée d’humiliations et de contraintes. Radhi Dagfous regrette que certains soulignent les textes vexatoires et méprisants tout en occultant les aspects positifs de la cohabitation judéo-musulmane ; et, certes, la situation connue avant l’émancipation dans le monde chrétien doit nous inviter, comme un repoussoir, à faire fi des anachronismes. Il est vrai que, partout, la raison d’état frappait d’une certaine façon ceux qui refusaient la religion du prince, mais il reste que, entre la diabolisation -ou la totale éviction- dont firent l’objet juifs et musulmans en Europe chrétienne, et la tolérance méprisante concédée en Islam à juifs et chrétiens, le choix paraissait clair. En termes de Moyen-Âge, et même après, la variante musulmane était nettement plus vivable. Les choses changeront avec les Lumières.

Ridha Ben Rejeb nous montre comment, dans la période précédant le Protectorat, les élites tunisiennes tentées par le modernisme eurent du mal à imposer à leur peuple la pleine émancipation des minorités religieuses. La réforme libérale de 1852 fut abrogée à la suite de la véritable révolution survenue en 1864. Nous pourrions observer, un siècle plus tard, que la sympathie manifestée par Habib Bourguiba à la minorité juive qu’il aurait voulu retenir en Tunisie se heurterait à la force d’inertie d’une opinion publique lourde de ses héritages culturels, Nous avons bien connu cette situation en Europe occidentale après l’émancipation de 1791. 

Les temps modernes, quête d’émancipation

Directement ou indirectement, les mouvements d’émancipation qui agitèrent la société juive de Tunisie, du milieu du XIXe siècle à l’entre-deux guerres, se rattachent à la France des Lumières. Le rôle de la France par l’influence sur place de ses consuls, et par le modèle algérien, référence proche, fut certes primordial. Ridha Ben Rejeb d’un côté, Georges Weill de l’autre nous montrent comment la protection étrangère fut soutenue par une élite de juifs livournais et français qui prenaient appui sur l’Alliance Israélite Universelle. Mais cette dualité franco-livournaise ne doit pas tromper. Depuis le XVIIIe siècle ces Livournais étaient imprégnés des idées françaises. Quant aux familles des Juifs français elles étaient étroitement mêlées aux familles livournaises au sein d’une même communauté tissée de parentés, y compris quelques familles dites marseillaises (Carcassone - ou Carcassonna (sic) -, Crémieux, Mossé et autres) rencontrées dès 1780 dans la communauté portugaise de Marseille et à Livourne même.2 Nous verrons, à propos de l’Alliance Israélite Universelle, puis du mouvement “Justice”, que des élites des deux communautés surent à toute époque surmonter les divisions communautaires. Enfin, si la direction des mouvements d’émancipation était apparemment assignée à des juifs bénéficiant d’une citoyenneté ou d’une protection étrangères, ce fut en grande partie en raison des incapacités légales qui frappaient les Juifs tunisiens. Mais n’était-ce point un acte de solidarité, pour les détenteurs de privilèges juridiques, que de les mettre à disposition de ceux qui en étaient privés ?
Quand, au sein de la société juive tunisienne, des élites avides de modernité recherchèrent, à travers le mouvement animant la revue “Justice”, une assimilation culturelle et juridique avec les Français, des Juifs de nationalité française et italienne apportèrent aussi leur collaboration à la rédaction. Claude Nataf cite entre autres Jules Debbasch, Jules et Aline Scialom, tous trois Italiens, après 1930. Mais il est clair, et Nataf le démontre, que c’est au sein de ce mouvement que s’affirmeront et se renouvelleront les élites modernes juives tunisiennes. 

La revendication, par les membres du groupe “Justice”, de la compétence judiciaire française en faveur des Juifs tunisiens, a pu être interprétée par leurs compatriotes musulmans comme une sorte de trahison. Pourtant les chercheurs tunisiens reconnaissent tous que la qualité des juridictions dites “indigènes” offrait peu de garantie d’une façon générale et encore moins aux juifs. Certains, reprenant la position prise à l’époque par les notables tunisiens, pensent qu’il aurait été préférable d’entreprendre une réforme de la justice locale plutôt que de s’en remettre aux juridictions françaises. L’objectivité inviterait à penser qu’une telle amélioration pouvait paraître alors œuvre de longue haleine. Il est juste aussi de dire que la barrière nationaliste n’agissait pas de la même façon chez les Tunisiens juifs que chez les musulmans dans l’appréhension de ce problème, et que, dans l’optique de l’heure, la perspective de l’indépendance de la Tunisie paraissait au surplus bien utopique.

La belle intervention de Lucette Valensi “la culture politique des juifs du Maghreb”  a le grand mérite d’analyser toutes les nuances de cet entraînement vers les Lumières des élites juives tunisiennes, notamment distinguant leur propre acculturation de celle de leurs cousins algériens.

L’Alliance Israélite Universelle 

L’histoire proche précédant immédiatement le Protectorat, notamment les événements de 1864, pouvait donner des inquiétudes. À cette date, à la suite de troubles ayant agité le pays, les réformes libérales de 1857 furent abrogées. Ridha ben Rejeb analyse les conséquences de cette révocation qui remettait en cause les quelques progrès apportés alors dans les pratiques judiciaires. Ce fut en quelque sorte une internationalisation du problème de la condition des juifs en Tunisie. D’abord par l’intervention de plus en plus fréquente des consuls des puissances européennes, enfin par l’implantation d’un Comité de l’Alliance Israélite Universelle. Avec une grande objectivité, ben Rejeb observe : “après l’échec des réformes, (les juifs) n’avaient plus aucun espoir dans une émancipation venue de l’intérieur.”

La francisation des Juifs de Tunisie devenait donc à terme inéluctable, surtout quand, à la faveur des compétitions coloniales, l’enseignement de l’italien fut interrompu dès le Protectorat sous l’impulsion de Livournais de nationalité française, tel Raymond Valensi. Le baron Giacomo di Castelnuovo, éminence grise de Cavour mais en même temps correspondant d’Adolphe Crémieux, se trouvait écarté de la direction des écoles dont il avait été l’initiateur. Relevons la complexité de la situation où ce Castelnuovo, patriote italien, avait cependant donné priorité à la solution la plus efficace pour le relèvement du peuple juif de Tunisie, celle de l’AIU, tout en sachant bien qu’il privilégiait ainsi l’influence française, essuyant même pour cela les vertes critiques, à l’époque, de la presse nationaliste piémontaise. Il devait rappeler à Crémieux le programme que ce dernier lui avait suggéré non sans quelque prophétie : “fusion des communautés par l’école.”

Georges Weill, président de la Société des études juives, en une communication très étoffée, rappelle les débuts de l’Alliance en Tunisie, vingt ans avant le Protectorat, et en évoque l’activité fructueuse, ponctuée de quelques incidents “tragi-comiques.” À propos du rôle d’un banquier français, Victor Garsin, qu’il cite comme premier président du Comité, précisons pour la petite histoire sépharade, les racines tunisiennes proches de sa famille dont l’un des ancêtres, d’origine marrane, figure en 1696, à Tunis, au bas d’une. reconnaissance de dette collective de vingt-six marchands livournais au profit du Consul de France. Les Garsin, famille maternelle d’Amedeo Modigliani, ont essaimé à Livourne, puis à Marseille à la fin du XVIIIe siècle, mais n’avaient jamais perdu contact avec Tunis. 

Entre Espagne et Babylone

Depuis Carthage, l’histoire, tributaire de la géographie, a fait de la Tunisie l’étape maritime et caravanière entre Orient et Occident. Les Juifs de Tunisie se sont ainsi trouvés au cœur d’un monde hispano-arabe en plein bouillonnement culturel, côtoyant à Kairouan les savants de Cordoue et de Babylone. La communication de Neji Jelloul sur les Juifs de Kairouan au Moyen-Âge est d’une grande richesse. Elle souligne les liens existant à cette époque entre les judaïsmes tunisien et italien d’une part et les communautés espagnoles d’autre part. Nous avons évoqué récemment les rapports étroits des juifs de Sicile et de Tunisie au carrefour des cultures musulmanes et chrétiennes. Mais c’est un véritable foisonnement que nous apporte ce colloque avec les interventions de Paul Fenton, Khaled Kchir, Ibrahim Jadla, Eleazar Gutwirth, Radhi Daghfous. La culture, disait Anatole France, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Et il est vrai que l’histoire vient confirmer des choses depuis longtemps enfouies mais confusément présentes dans la mémoire collective, en dépit de toutes les acculturations et les déclins. Ce qui reste dans l’étude des civilisations c’est qu’elles sont grandes d’échanges et d’emprunts et se sclérosent dans les enfermements et les refus.

 Sionisme et relations judéo-musulmanes

Ce délicat problème est abordé sans langue de bois par Haïm Saadoun, chercheur israélien.

Il constate que les périodes de crise, dans l’histoire du sionisme, ont nui aux relations des juifs de Tunisie avec leurs concitoyens musulmans. Il admet cependant que, en général, en période hors crise, ce problème eut peu d’influence, contrairement à ce qui advint en Irak, en Égypte, en Lybie, au Maroc et à Aden, et ce alors que le sionisme était plus puissant en Tunisie que dans ces autres pays. Saadoun l’explique par le caractère plus modéré du nationalisme tunisien. Il y voit aussi un effet de la personnalité de Bourguiba. Il observe enfin que le sionisme tunisien, à ses débuts, n’appelait pas les juifs à quitter leur pays pour Israël. Pour sa part, Larbi Chouikha, chercheur tunisien, reconnaît que la moitié des Tunisiens de la Goulette se forme une idée négative des juifs en raison du conflit israélo-palestinien, alors que d’autres, moins nombreux, mettent en valeur les avantages économiques et culturels qui ont toujours accompagné la bonne entente entre communautés. En somme, si l’on comprend bien l’auteur, c’est davantage comme “occidental”, membre du groupe dominateur, que le juif francisé connaîtrait une mauvaise image. L’image est ambiguë car apparaît aussi l’attirance pour ce monde parent : les odeurs de la cuisine juive, la générosité du restaurateur Bichi, le dévouement des docteurs Lellouche ou Finzi. 

Les bienfaits du savoir

Terminons par une note spinozienne. Le mérite de ces travaux c’est la connaissance qu’ils nous apportent réciproquement. Baruch Spinoza, dans la tradition maïmonidienne, n’a cessé de répéter que la haine vient de l’ignorance seule, alors que la connaissance est la condition même de l’amour. Ces passionnants travaux sont donc très précieux, même s’ils ne remplissaient que partiellement leur objectif. Comme le disait Rabelais : “le temps est père de vérité”.

Lionel Levy
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