Cahiers d'études Maghrebines - Lucette Heller Goldenberg (sous la direction)

2004, Cahiers d’études maghrébines, 
Zeitschrift fûr Studien zum Maghreb, 
Romanisches Seminar der Universitat zu Kôln, Albertus-Magnus-Platz, 50923 Kôln
435 pages, Sans ISBN

Ce cahier est à la fois original et attachant.

Le cahier est original, pour ne pas dire étonnant, parce qu’il est différent des autres.

D'entrée, on est surpris qu’il soit édité à Cologne en Allemagne, rien ne semblait désigner cette ville pour favoriser l’étude des Séfarades du Maghreb, mais que l’on se rassure, seules 3 pages sur 435 sont rédigées en allemand. La fréquence de ses parutions (20 numéros en 16 ans) ne suit aucune règle connue. Le format 20,5 - 29 n’est pas habituel. Les deux tomes de l’année 2004 contiennent 76 contributions. Le sommaire présente un regroupement par thème : histoire, culture judéo-maghrébine, littérature. Diverses illustrations enluminent les textes. Les auteurs se côtoient de manière inattendue, Enrico Macias et Haïm Zafrani, Alexandre Dumas et Chochana Boukhobza, Abdellatif Laâbi et Albert Memmi. On sent une bienveillante tentative d’équilibre entre les articles sur le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

Ce cahier est attachant. Chacun y trouve ce qu’il cherchait et constate que ses interrogations sont partagées. La liberté dans la forme que la directrice de la publication, Lucette Heller-Goldenberg, s’est attribuée est bénéfique. L’éclectisme apparent constitue un ensemble cohérent, un monde reconstitué, le monde immatériel des Séfarades. Il se dégage de cet ensemble une agréable sensation d’être à nouveau chez nous, comme si nous marchions dans les rues étroites, bruyantes et odorantes des villes de notre enfance.

Au hasard de notre promenade, la voix de Reinette l’Oranaise arrive à nos oreilles, elle chante des airs andalous, s’accompagnant de son luth (p. 149, Barbara Arnold).

Des fenêtres de l’école, on entend les enfants qui récitent les fables de La Fontaine ; les instituteurs de l’Alliance Israélite Universelle, ces “missionnaires”, accomplissent un travail exemplaire, ils transmettent avec passion la culture française aux enfants juifs du Maroc dont les parents ne parlent que l’arabe, et parfois l’espagnol ou plus exactement le ladino (p. 140, Jean Carasso) ; Henri Nahum (p. 37) et Alfred Goldenberg (p. 51), anciens instituteurs, témoignent.


On voit les femmes sur le pas de leur porte qui écossent les fèves, on entend les psalmodies du rabbin qui égorge un poulet, on sent l’odeur des gâteaux où se concentre l’amour maternel (p. 128, Hélène Gans Perez) ; et, si nous sommes un vendredi, alors c’est l’odeur de la dafina du shabbat qui embaume le quartier (p. 127). Le marchand ambulant propose ses oranges, Gil Ben Ayach nous décrit l’orange lime de son enfance (p. 117) comme Proust nous parlait de sa madeleine. 

Entre la table et le religieux, chez les juifs, il n’y a aucun pas à franchir ; Gérard Haddad explique que “l’association du verbe et de l’aliment est une donnée massive du rituel juif” (p. 113). Dans le même esprit, Joëlle Bahloul décrit “Le culte de la table dressée” (p. 115). Au Maroc, les juifs sont très pieux, ils vénèrent leurs rabbins (p. 98), des pèlerinages (hiloulot) sont organisés (p. 97), certains sont l’objet d’un véritable culte (p. 95). En même temps, il faut chasser le mauvais œil, les superstitions côtoient la religion sans la moindre incompatibilité (p. 111).

Si les images de nos souvenirs s’estompent, alors le cahier fournit les peintures et dessins d’Eugène Delacroix qui représente nos grand-mères du temps de leur jeunesse, souvent dans leur tenue d’apparat, en noir et or, toujours belles et dignes, avec dans le regard un peu de fierté et beaucoup de douceur (p. 165, Maurice Arama). D’autres photos et cartes postales, issues des collections de Gérard Silvain, Gérard Lévy, André Goldenberg, complètent l’iconographie de tout un peuple, les petits métiers, les scènes de rue et les photos de famille.

Les aspects de la vie quotidienne n’excluent pas la mise en perspective ; Haïm Zafrani explique (p. 25) que le judaïsme maghrébin compte 2000 ans d’histoire ; Albert Bensoussan (p. 195) complète la fresque historique, les Megorashim (expulsés) ont été chassés d’Espagne en 1492, mais les Toshabim (indigènes) étaient là depuis longtemps. En Tunisie, les Livournais constituent le judaïsme “chic” (p. 404, Serge Moati). Les rapports avec les musulmans sont nombreux, Armand Abécassis (p. 78) évoque son ami Mohamed qui habitait dans le même quartier, et Abdellatif Laâbi (p. 75) traite du dialogue judéo-arabe et des “liens doux comme la soie et durs comme la chaîne” qui unissent les communautés.
Mais, dans les années cinquante, la menace gronde, “et si les Arabes nous prenaient pour des Européens ?” (p. 125, Judith Klein). Un nouvel exil se prépare, c’est la décolonisation. Shlomo Elbaz (p. 65) évoque les difficultés identitaires des juifs maghrébins installés en Israël. Marlène Amar décrit la tentative de métamorphose des femmes exilées qui voulaient ressembler aux femmes de France (p. 409). Max Guedj (p. 225), analyse sa “séphardité” et sa “francité”. Gérard Haddad (p. 275), s’interroge sur sa “tunisianité”. Albert Memmi (p. 261) décrit le héros de son premier livre, La statue de sel, comme étant “un indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, africain dans un monde où triomphe l’Europe” ; dans la préface du même livre, Albert Camus va plus loin en évoquant : “l’impossibilité d’être quoique ce soit pour un juif tunisien de culture française”.

Les œuvres commentées des auteurs qui chantent la terre perdue et disent la douleur de l’exilé sont regroupées dans le tome 2 : Albert Bensoussan (p. 194), Max Guedj (p. 223), Albert Memmi (p. 261), Gérard Haddad (p. 275), Gilles-Jacob Lellouche (p. 277), Ryvel (p. 281), Annie Goldmann (p. 283), Katya Rubinstein (p. 293), Gil Ben Aych (p. 301), Chochana Boukhobza (p. 347), Marcel Bénabou (p. 363), Serge Ouaknine (p. 369), Léa Vera Tahar (p. 371), Abdelhak Bettal (p. 379), Colette Fellous (p. 380), Claude Kayat (p. 391), Nine Moati (p. 400), Serge Moati (p. 403), Marlène Amar (p. 405), Jeanne Benguigui (p. 419) et Edmond Amran El Maleh (p. 422).

Denis Aboab
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