Le Maître des boussoles - Pascale Rey

2004, L'Harmatan 379 pages
ISBN 2-7096-2334-X

Ce livre nos serait passé inaperçu sans la vigilance de notre lecteur José Saporta. Merci à lui!

La biographie  d’Abraham Cresques, le cartographe de Majorque au XVIe siècle ne pouvaient qu’éveiller l’imagination d’une romancière ; voici le roman attendu, né des soins de Pascale Rey, et nous sommes comblés.

Avec un remarquable pouvoir d’évocation, l’auteur anime le Call (le quartier juif en  pays catalans) de Majorque, autour des personnalités d’Abraham et de son fils Yaffuda Cresques. Pascale Rey a beaucoup travaillé l’histoire du XIVe siècle ibérique, de la Couronne d’Aragon en particulier et, avec grand soin, du judaïsme dans cette société des Baléares du XIVe siècle. Des connaissances très précises sur la navigation, sur les recherches en astronomie et océanographie menées en ce siècle, sur la première cartographie et sur les débuts des découvertes des nouvelles terres lui permettent de faire revivre les familles juives les plus connues dans Majorque : les Cresques, Mosconi, Bellshons, Saportas, Ibn Rich, ainsi que leur entourage politique et religieux, l’infant d’Aragon, les chevaliers de sa cour, les moines chevaliers de Montesa…

En 1375, le souverain de la Couronne d’Aragon, Pierre IV le Cérémonieux décide, par diplomatie, d’offrir à Charles V de France la carte des terres et des mers dont il désire la domination, et il la fait confectionner dans l’atelier d’Abraham Cresques. C’est le fameux Atlas Catalan dont la réalisation est suivie dans les 120 premières pages du roman. Le renom qu’en retire Cresques lui fait obtenir le titre de Maître des Boussoles et des Cartes de la Couronne, lui apporte de multiples autres commandes ; son fils, à sa suite, Yaffuda (Jeuda en catalan) qui travaille avec lui, hérite de sa charge. Ces années de plénitude intellectuelle et sociale sont cependant marquées de couleur noire, car les pestes et les famines, la fiscalité royale et le fanatisme religieux s’en mêlant à la suite de prédicateurs incontrôlés, de terribles massacres et pillages  font flamber les juiveries de toute la Péninsule ibérique. Le roman se termine dans l’horreur de 1391, qui fait disparaître le Call de Majorque dans la violence, les tueries et les conversions forcées.

Le roman le voulant, Abraham Cresques s’amourache d’une jeune femme de la communauté, la veuve du médecin Léon Mosconi, disparu quelque part en Aragon. Sa distinction du fait des princes  l’a mis en délicatesse vis-à-vis de sa communauté, dont il ne partage plus les contraintes (le port de la rouelle rouge sur les vêtements, la résidence dans le quartier fermé). Son fils Yaffuda ne pratique plus le culte, et sa conversion - qui est la sauvegarde des juifs en 1391 - semble venir d’elle-même. Il part en Aragon à la recherche de la famille d’un cousin, Nathan, qu’on a vu jeune homme rebelle dans Majorque, mais qui a préféré se suicider pour ne pas renier la foi de ses ancêtres.




Au delà de cette anecdote dans la vie d’Abraham, l’auteur donne une remarquable peinture de la vie juive dans Majorque, cette île reconquise sur les Arabes en 1228-1232, encore très arabisée de culture lorsque s’animent les Cresques. On y voit les silhouettes traditionnelles du rabbin, de la mère de famille, du boucher, de la marieuse;   on suit les détails de la kashrut, du miqveh. Enfin et surtout, le travail de l’atelier de cartographie est minutieusement suivi, le polissage des parchemins, le tracé des roses des vents et des parallèles, le dessin des côtes et des ports selon les récits des marins, comme les lectures dans les livres antiques ou les récits de voyages plus récents, la représentation allégorique des terres et leurs souverains, les interrogations posées sur les Canaries, sur Madère et les Açores.

Faut-il des regrets plus que des critiques ? Les juifs du XIVe siècle catalan, soumis à des lois  d’exclusion comme dans tout le monde ibérique, bénéficiaient de toutes sortes de franchises et de privilèges qui adoucissaient ces lois plus théoriques que réelles, notamment à Majorque où toutes les sociétés méditerranéennes se rencontraient. Mais la fin du XIVe siècle est en effet un moment dont se remet très mal le judaïsme aragonais. Il est dommage de n’avoir pas évoqué le Grand Schisme d’Occident, depuis 1378, ce temps des deux papes se disputant la souveraineté religieuse, ce qui a contribué à perturber les consciences et à forcer dans l’outrance toutes les prédications ; saint Vincent Ferrer (le valencien) le confesseur de Benoît XIII - Pedro de Luna, le pape d’Avignon l’Aragonais, en 1394 - aurait trouvé une place parmi les prédicateurs des Ordres Mendiants de 1391. Il est également dommage de rejeter au début du roman, un peu en hors-d’œuvre, l’élaboration de l’Atlas Catalan, qui est tout de même le premier “personnage” de cette histoire des Cresques. Enfin, si la vie quotidienne juive est suivie minutieusement, trop peu est dit sur sa vie spirituelle, sa croyance, sur la vie mystique juive de ce temps, qui est celui du théologien de Saragosse Hasdaï Crescas. Abraham et Yaffuda Cresques, selon l’auteur, sont des juifs bien tièdes, très vite tombés dans l’agnosticisme par facilité, par lassitude, par rejet de la communauté. Est-ce possible, dans les dernières décennies du XIVe siècle ?
Mais Pascale Rey le veut ainsi, et les personnalités d’Abraham, le grand et sombre cartographe, et de Yaffuda,  le charmant puis l’austère serviteur des princes, sont très attachantes, suivies dans une lecture qui n’est jamais contrainte au long de 57 brefs chapitres ou séquences passionnantes, étayés de notes savantes et d’un lexique.

Merci à l’auteur de cette découverte.

Beatrice Leroy
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