Le Corps diplomatique à Sofia 1940-1945

L’auteur de ce texte était un petit garçon à l’époque à Sofia, il raconte… rendant au passage hommage à nombre de diplomates français qui ont montré une attitude digne, en des temps difficiles. NDLR

La Bulgarie, qui vient de commémorer solennellement le 60e anniversaire de la libération des juifs du “Royaume bulgare” situé au centre des Balkans, occupe une position géostratégique de 1er plan.

Depuis sa libération en 1878 du pouvoir ottoman, elle présente un intérêt spécial pour les puissances mondiales et en particulier pour la France. Le roi Ferdinand de Saxe-Coburg avait un père autrichien et une mère française la princesse Clémentine d’Orléans fille du roi Louis-Philippe. La cour était française et les meilleurs diplomates français se sont succédé à Sofia au début du XXe siècle en particulier M. Paléologue (futur académicien) et M. Panafieu pendant la période du début de la première guerre mondiale. En 1915 assisté par le duc de Guise envoyé en mission par le gouvernement français l’Ambassadeur essaie   e convaincre (hélas sans succès)  le roi Ferdinand d’entraîner la Bulgarie dans le camp des alliés. Après l’armistice de juin 1940, le personnel diplomatique français est "bloqué" à Sofia. Parmi les alliés ils  ne restaient que le ministre anglais Georges Rendelet le ministre américain Georges Earle et pour l’Allemagne Von Richthofen et pour l’Italie le comte Magistrati. Fin 1941 la Bulgarie était en guerre contre le Royaume-Uni et les Etats-Unis mais pas contre l’URSS. Le corps diplomatique est réduit au minimum avec les représentants de l’axe, quelques neutres, les Français et les Soviétiques. En 1940 la Bulgarie comme le reste de l’Europe sous occupation allemande promulgue un " statut des juifs " intitulé loi pour " la défense de la nation ", comme si les 47 000 juifs désarmés dont plus de 50 % de femmes et d’enfants présentaient une menace pour huit millions de Bulgares !

Entre temps arrive le nouveau ministre allemand, un ancien policier nommé Bekerle avec le sinistre Dannecker (tristement célèbre en France et dans les Balkans) et avec l’aide du commissaire aux affaires juives Belev  ils exigent l’expulsion des juifs de Bulgarie. Les dates décisives pour cette déportation étaient la semaine des 8, 9, 10,11 mars 1943.Le roi, avec une marge de manœuvre très étroite, subissait les pressions des milieux fascisants qui étaient pour et la majorité de l’opinion publique qui sous la direction de l’église orthodoxe chrétienne était contre.

Nous n’oublierons pas le célèbre télégramme du 11mars 1943 envoyé à la chancellerie royale par le patriarche Cyrille " Au nom de dieu, je prie sa majesté d’avoir pitié des juifs ". La résistance civique oblige le roi à annuler les plans des déportations et décide le transfert des juifs de Sofia vers les provinces du royaume. Les personnes visées partent par escouades trois jours après avoir reçu leu rordre de marche. Elles ne peuvent emporter que des effets personnels et sont obligées d’abandonner leur domicile et tous leurs biens. Celà provoque l’indignation de Bekerlé qui écrit à son chef Ribentrop."Les Bulgares n’ont aucune difficulté de vivre avec les juifs et ne nous aideront pas pour régler ce problème“.C’est pendant cette semaine charnière que le corps diplomatique se mobilise pour essayer de sauver ses nationaux juifs. Ici nous évoquerons l’action de quatre diplomates trois Français et un Espagnol que nous connaissions personnellement. Malgré le mépris des nazis pour les " défenseurs des juifs" leur but était de maintenir le dialogue avec le gouvernement. Observateurs privilégiés, ils étaient bien informés de la situation, ce qui leur permettait d’avoir des négociations fructueuses avec les autorités. Les lecteurs de la L.S. connaissent le rôle central de S.E José Palencia y Alvares ministre phalangiste à Sofia.

Il avait des liens directs avec notre famille maternelle. Vers 1900, notre grand-père Joseph ARIE (décédé en 1907) était associé avec ses frères dans une affaire de parfumerie, Jacques (décédé en 1928), Léon, Avram et Isaac. Vers 1918, Léon rachète en France deux marques  de cosmétiques " Germandré " et "Mona Vana " et crée une usine 31 rue du bois de Boulogne à Neuilly-sur-Seine. Plus tard, deux nouvelles usines sont ouvertes à Bucarest (Avram) et Sofia (Isaac). En 1936, Léon revient à Sofia pour aider Isaac. En 1943 dans une affaire économique il est arrêté avec notre cousin Roufi et après un procès bâclé ils sont " pour l’exemple " condamnés à mort. Avram de nationalité espagnole demande à son ami S.E. José Rojas ministre phalangiste à Bucarest de sauver son frère et son neveu. Immédiatement, il contacte son collègue M. Palencia y Alvares à Sofia, qui essaye d’intervenir sans succès. Exécutions au printemps 1943, bouleversé, S.E  José Palencia y Alvarès rend visite à notre famille pour présenter ses condoléances, acte inimaginable à cette époque. Témoin d’une injustice flagrante, il décide d’adopter les deux orphelins René et Claudy. Sans perdre de temps, il engage une procédure urgente auprès du ministère bulgare de la justice. Il obtient l’adoption et par mesure de sécurité, envoie nos cousins avec des passeports diplomatiques espagnols à Bucarest. René est tué quelques mois plus tard lors d’un bombardement américain sur Ploesti. En colère, Hitler protesta directement auprès de son "allié" Franco, déclaré personna non grata. S.E. Palencia y Alvares a été obligé de quitter son poste. Reçu avant son départ par le roi, celui-ci le félicita pour son geste humanitaire et lui remet la haute décoration qu’est la médaille de l’ordre d’Alexandre.Cette affaire provoqua un choc salutaire auprès des politiciens bulgares et encouragea les diplomates solidaires entre eux à entreprendre des actions correctes en faveur des juifs.

Malgré le report des déportations en Pologne, les persécutions mineures se poursuivent…






Pour nous éviter un transfert en province monsieur Henri Roux, chargé d’affaire de la France en poste dans les Balkans depuis 7 ans a effectué depuis sept ans, le 28 mai 1943 une démarche personnelle auprès de M. Gabrovski, ministre de l’Intérieur bulgare. Celui-ci informe la légation (dossier n°125) que notre famille de nationalité française est autorisée à demeurer à Sofia et que les autorités locales compétentes ont reçu en conséquence, l’ordre d’annuler les instructions de départ de notre famille en province.

C’était une victoire due au talent de négociateur de monsieur Henri Roux.

Après le transfert de 30 000 déportés il n’y a qu’une poignée de juifs qui sont autorisés à résider dans la capitale : des ingénieurs et cadres mobilisés pour permettre le bon fonctionnement des usines et entreprises d’utilité publique, des privilégiés et des nationaux étrangers protégés par leurs légations.

Nous étions pratiquement les seuls adolescents dans la capitale.Avec le couvre-feu à vingt heures, nous n’avons rien à faire avec un sentiment de frustration car les piscines, terrains de jeux, théâtres ou cinéma nous étaient interdits.

Strictement nous étions des parias et avec l’étoile nous étions replongés dans les ténèbres du moyen âge. Nous allions au collège français de 8 h 00 à 13 h 00 et en accord avec le proviseur, pour éviter des incidents pendant les trajets, nous arrivions en retard et repartions avant la fin des classes.

Au collège tout le monde nous connaissait. Avec nos professeurs français et bulgares cela se passait très bien, nous sentions beaucoup de sympathie et de solidarité à notre égard.

Les étudiants étaient mis en garde de ne pas se livrer à des provocations et nous nous sommes sentis en totale sécurité à l’école.

Le 17 juillet 1943 arrive à Sofia S.E. Monsieur Edgar de Kergarion, ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire de l’État français. Héros de la guerre 1914-1918, colonel de réserve, il a été longtemps maire de Lannion et sénateur des Côtes-du-Nord.

Le 12 juin 1943, il démissionne de tous ses mandats pour protester contre certaines dispositions du gouvernement de Vichy… "

Il était anti-allemand, antifasciste, anti-nazi et anti-raciste. Il prend ses fonctions pendant une période très dangereuse. Entre temps nous apprenons que notre cousin germain Robert Arav a rallié à Londres le Général de Gaulle le 28 août 40 sous le numéro 38. Notre oncle Ephraïm Arav a rejoint les FFL en Syrie. Ils ont fait toutes les campagnes de la France libre. Officier, Robert a reçu la légion d’honneur à titre militaire et Ephraïm un des rares survivants de la bataille de Bir-Hakeim " a reçu en mai 2002 la médaille militaire des mains du président de la République.
Monsieur Edgar de Kergarion consacre son temps à protéger les prisonniers français évadés ayant trouvé refuge en Bulgarie en demandant au pays " d’accueil " l’application de la convention de La Haye.

Il est intervenu sans relâche pour aider les Français juifs et non juifs. Un jour nous ne nous rappelons plus la date exacte, une amie bulgare prévient notre mère de l’imminence d’une rafle. Nos parents demandent à monsieur Charles-Antonin Colonna Casari consul général de France, l’asile. Sans hésitation, avec l’accord de MM de Kergarion et Roux, ils nous ont abrités pendant 48 heures dans les locaux officiels de la légation, 29 rue Oborichté.

C’était très risqué et les diplomates et nous-mêmes avions peur d’être dénoncés à la gestapo par les employés bulgares. Heureusement ils sont restés loyaux et fidèles envers la France. Après les violents bombardements américains et anglais sur Sofia le 10 janvier 1944, ces mêmes diplomates ont mis à notre disposition le chauffeur et la camionnette " Renault " avec les plaques " CD " pour nous évacuer sur Samokov à soixante kilomètres de Sofia.

Un mois avant la libération de Paris et de Sofia, la Bulgarie toujours sur tutelle allemande, nous étions invités pour fêter le 14 juillet 44, à la résidence d’été de M. de Kergarion à neuf kilomètres de Samokov. Nous y avons bu du champagne (cuvée diplomatique) en l’honneur des forces françaises combattantes sur tous les fronts.

Nous gardons encore aujourd’hui un souvenir ineffable et inoubliable de l’accueil chaleureux de tout le personnel présent.

Concernant les autres diplomates.
Les Italiens ont aidé les juifs, beaucoup ont été rapatriés en Italie.

Malheureusement pour certains c’était un piège. Notre cousin Arnoldo Arav  est le seul survivant d’une grande famille arrêtée à Milan en 1943, déportée à Auschwitz.

Les Turcs ont décliné de nombreux visas de transit pour les juifs autorisés à se rendre en Palestine. Les Suisses représentant les intérêts des alliés ont transmis aux autorités des avertissements sévères et mises en garde (surtout des Américains) contre les persécutions des juifs.

Le 30 juin 43 la " Delegatio apostolica " d’Istanbul, le nonce Mgr Angelo-Guiseppe Roncalli écrit au roi Boris d’épargner les fils d’Israël pour ne pas porter tort au message universel du Christ. C’est donc un message en faveur des juifs de Bulgarie. Le futur pape était au courant des atrocités commises en Grèce et en Yougoslavie et toute sa vie il a travaillé pour l’amitié judéo-chrétienne concrétisée par le concile de Vatican II.


L’URSS a maintenu pendant tout le conflit une représentation diplomatique à Sofia. Pour libérer la Bulgarie, le 9 septembre 1944 les Soviétiques sont obligés de déclarer la guerre aux Bulgares.

Après la guerre, nous avons appris le rôle très efficace des diplomates français.Ces diplomates ont bénéficie de la francophilie des classes élevées de la société et de certains cercles gouvernementaux.Ils obtenaient     ainsi des informations exclusives, souvent confidentielles, et les analysaient  selon leurs critères pour en faire un bon usage.

Dès le 31 mai 1943 les diplomates français à Sofia informaient messieurs Mana’ch et Tarbe de Saint-Hardouin,représentants des Forces Francaises Libres en Turquie de la déportation par les Bulgares de plus de 11000 juifs de Thrace et de Macédoine.C‘était un  secret de polichenelle car cette tragédie était connue de l’ intégralité du corps diplomatique.

Un mois plus tard, le 11 mars 1943 et sur les instructions de son gouvernement Charles Rédard, chargé d‘affaires de Suisse à Sofia avait passé trois quart d‘heures avec le Premier Ministre Filov essayant de faire appel à ses sentiments humains pour tenter d ‘eviter la déportation des juifs vers la Pologne où un sort tragique les attendait.Malheureusement cette intervention échoua et les sépharades furent massacrés quelques semaines plus tard dans les camps d ‘extermination nazis.

A la fin de la guerre tous les diplomates rentrèrent chez eux et c’est Warren - un héros des FFL - et le romancier Romain Gary qui les remplacèrent.

A Sofia Le représentant du JOINT Fred Baker et précédemment agent de lOSS ( qui devint la CIA) negocia et organisa l’ émigration en 1948 d ‘environ 40000 juifs de Bulgarie vers Israël. 

                        René Arav
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