El Meam loez de cantar de los cantares - Rosa Asenjo

en espagnol, Le Meam Loez du Cantique des Cantiques.
Y. Shaki, Constantinople 1899
2003, Ed Tirocinio, Barcelone
tirocinio@tirocinio.com
214 pages
ISBN 84-930570-3

Ce livre joliment présenté est la révision d’une thèse doctorale soutenue devant l’Université de Valladolid. Son auteur, Rosa Asenjo, professeur d’études Hispaniques à l’Université de Montréal y a mis tout le soin que l’on peut attendre en la circonstance : des indications très utiles sur la transcription de l’ouvrage qui fait l’objet de la thèse, un glossaire, des remarques précises sur la langue de son auteur - Hayim Y. Shaki - rendent la lecture plus aisée même au profane ou au lecteur peu accoutumé au judéo-espagnol.

La présentation historique que fait l’auteur de ce Cantique des Cantiques en le resituant dans cet ensemble d’ouvrages d’auteurs différents qui traduisirent et commentèrent, à partir du XVIIIe siècle en Turquie les textes bibliques et qui constitue le Meam Loez1 est déjà toute une étude circonstanciée qui engage à considérer ce livre comme l’un des plus aboutis de l’ensemble. Et c’est que l’interprétation du Shir Hashirim, poème que l’on pourrait considérer comme un simple (mais combien poétique et émouvant) épithalame entraîne Shaki, à la suite de nombreux sages et rabbins auxquels il se réfère, à une vision mystique, historique, parfois prophétique de ce chef-d’œuvre attribué parfois au roi Salomon (Shaki expose dès le début de son ouvrage de savoureuses raisons de considérer cette paternité comme fondée).

Donc le travail de Rosa Asenjo qui met ici à notre portée un élément majeur du Meam Loez est fort réussi.

Quant à celui de Shaki, il est admirable. Admirable selon diverses acceptions du terme.

Il peut susciter la surprise amusée de l’agnostique ou du sceptique par l’ingéniosité avec laquelle, une fois adopté par Shaki le parti (traditionnel) de voir dans ce poème l’évocation de l’union de l’âme avec le Créateur (thèse signalée mais reléguée) ou celle de la difficile obéissance, jalonnée de nombreux écarts d’Israël au Tout-Puissant, le rabbin turc fait converger les symboles de la grenade aux grains abondants, des seins représentant la Tradition orale et la Tradition écrite comme source d’aliment spirituel, des yeux mainteneurs de la foi et fidèles comme la colombe à laquelle ils sont souvent comparés (“tes yeux sont des colombes”  pp. 69, 91, 119) pour étayer son propos en n’oubliant pas de faire allusion aussi à la situation des juifs soumis à diverses influences étrangères et à une situation précaire dans ce royaume turc où la foi risque de se perdre.


Admirable parce que remarquable pour le linguiste ou le simple curieux de cette langue transportée par les Juifs chassés d’Espagne en 1492 et dont nous apercevons avec surprise ou émotion l’adaptation, les résistances, le maintien (sin dubio, meldar, encurajar, decisar…). L’insertion courante dans cette langue espagnole de termes  directement importés de l’hébreu (meguila, romez, ruah hakodesh, sadic, hakhamim) manifeste le contact constant de ces immigrés avec la langue sacrée de leurs prières quotidiennes, de leur étude permanente.

Et comment ne pas admirer le remarquable travail de maintien ou de récupération de la mémoire que représente ce petit livre : les nombreuses citations du Pentateuque, des Prophètes, de rabbins et sages tels Yehuda Halevy, Yohanan, Simón ben Yohay, sont là, à propos (et parfois hors de propos dans le but  avoué de rappeler la “doctrine”) pour conserver à un peuple en désarroi, en butte à l’antisémitisme et au danger de l’assimilation, des points de repère, un ancrage dans la tradition.  Les apologues et les paraboles constituent par ailleurs, hormis tout usage prosélyte, un florilège d’anecdotes ingénument contées et qu’on lit avec plaisir.

Sur le même plan, il convient de souligner le souci pédagogique de Shaki, partout manifeste.

Parfois l’auteur précise par une parenthèse la valeur d’un terme espagnol, peut-être oublié : intéressants témoignages sur la vie de la langue que celles concernant les mots sien, alberca, astrologia, cercas, collar.

D’autres fois il entreprend des paraphrases ingénues (pp. 118, 119, 121) ou annonce un développement édifiant (que sabrés, queridos lectores, que una de las basas del judaismo es la creenza [emuná]en hasarat hanefes…)qui durera les six dernières pages du chapitre 4 sur les récompenses en ce monde et dans l’au-delà, appuyé sur la pensée de Rambam ou Yishac Albó.

Et c’est pour ce souci pédagogique, annoncé dans la hacdamá (préambule), mais mieux précisé p.131(nuestro escopo es solamente que viniendo a propósito de nuestro laboro alguna cuestión que toca al espíritu del judaismo de hablar un poco de ella, que los honorables lectores se hagan una idea más o menos de ella) que le lecteur pieux ne ménagera pas son respect, son admiration pour Shaki.

La courte extension de cette note de lecture nous évitera de parler des quelques occasions où cette ardeur démonstratrice et édifiante entraîne notre auteur à dépasser le texte, ajoutant à une lecture généralement scrupuleuse quelque exégèse infondée ou à mêler (allégrement ?) les époques de référence ou les temps des verbes employés pour faire (p. 152 et passim) de l’évocation passée une vision future.

Mais nul ne pourra lui en vouloir de traiter, avec une conviction parfois partiale, la question, douloureuse pour un juif pieux, du veau d’or et de sa fabrication par le grand-prêtre Aaron (pp. 96/101).

Ingénuité, ingéniosité, art de conter, références historiques, légendaires ou liturgiques, esprit pédagogique de l’auteur du Meam Loez, scrupuleuse et claire présentation, sobre commentaire de Rosa Asenjo : en effet un livre à déguster.

Willy Rosenblat
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