E venne la notte, Ebrei in un paese arabo - Victor Magiar

En italien "Et vint la nuit. Juifs dans un pays arabe" 2003, Ed Giuntina Florence
276 pages
ISBN 88 8057 182 6

Avec distance, dignité, lucidité, Victor Magiar, en une autobiographie à peine romancée, donne au portrait d’une micro-société juive oubliée une dimension humaine, universelle et tragique.

Les Cordoba sont une famille juive libyenne, pas vraiment comme les autres. Leur langue est le ladino. Ce sont des immigrés des Balkans, insérant une identité maintenue au sein d’une société de culture judéo-arabe. Comme pour rendre plus complexe encore ce petit monde juif en terre musulmane, des familles livournaises dites Grana, profondément italiennes, complètent ce tableau, solidaires mais bourgeoises, marquant leur différence. La Hara,1 le quartier juif pauvre, reste le cœur de la communauté.

Tout le charme des sociétés plurielles d’Orient surgit sous la plume de Magiar, symbolisé par cet amour d’enfant pour Ivy, la petite Grecque approchée à l’école. “Peu m’importe qu’elle soit d’une autre religion : elle est très belle. Son doux sourire est pour moi son trait le plus familier ; cela me plaît après tout qu’elle soit à moitié grecque et à moitié italienne, un peu comme moi qui suis à moitié tout. La différence peut repousser ou attirer.” Comment ces doux souvenirs ont-ils pu traverser pour le bambin la période fasciste ? Dès l’avènement du fascisme en effet, sans attendre les lois raciales de 1938, des mesures contraignantes et humiliantes s’en prennent à la liberté religieuse. Ainsi il est interdit aux commerçants, sauf dans la Hara, de fermer le samedi. Les Juifs contrevenants sont parfois fouettés sur la place publique. La liberté ? Le jeune Victor l’apprendra en France, en 1936, au cours d’un voyage familial, au spectacle des manifestations contre le coup d’État militaire en Espagne. Prestige international de la France.




Le monde n’avait pas changé durant des milliers d’années, et tout s’accélérait et s’uniformisait alors. Festivités orientales communicatives du Ramadan. En contraste avec la rigueur du jeûne, cette liberté collective retrouvée de manger, boire, s’amuser. Ces descriptions gastronomiques. Les insectes craignent l’ail et le piquant. Bel alibi pour ces amateurs “masochistes” de plats très relevés. Cette angoisse de voir évoluer une société musulmane du compagnonnage ancien à l’hostilité. Sayida (la bonne) est gentille, mais arabe, elle est notre amie… Le sera-t-elle encore ?

Les événements relatés commencent après la seconde  guerre mondiale. Cette guerre où les Juifs libyens voient arriver, parmi les libérateurs, la légion de “Palestine”. Des Juifs en uniforme parmi les vainqueurs. Le rêve de les rejoindre dans la construction de l’État d’Israël.2

Conséquence de la victoire : éviction de l’Italie, indépendance du nouveau royaume de Libye accommodée d’occupation anglo-américaine. Les Anglais, par vieux calcul politique, s’opposent de tout leur poids à l’émigration des Juifs libyens. Ils se montrent laxistes lors des pogroms qui se multiplient quand le peuple, entraîné par son identification à la cause palestinienne, en vient à diaboliser ses compatriotes juifs, rendus responsables de la défaite arabe de 1948. Les Américains se montrent plus efficaces et motivés. Le 12 juin 1948 c’est l’attaque de la Hara qui oppose une résistance héroïque et utile. En bavardant avec son camarade, le petit Sherif, né de père lybien musulman et d’une mère italienne, Victor est initié aux projets de destruction d’Israël. Mais la rue est le théâtre de projets bien précis : Filistina bled na, u al yahud klabna ! (les Palestiniens sont nos compatriotes et les Juifs nos chiens) Healikim ! Amshi, amshi el Tel-Aviv ! (malheur sur vous, disgrâce sur vous, allons, allons à Tel-Aviv !)
Curieuse société transitoire de cette Lybie d’après guerre. Le pouvoir italien a pris fin, mais la présence italienne demeure. Les chrétiens, Italiens, Grecs, Maltais, Français, ne sont pas inquiétés. La police du Roi est efficace, mais dépassée lorsqu’il s’agit de contenir la fureur antijuive. Viendra l’heure du départ. Course vers l’aérodrome, poursuivis par la foule, protégés par des amis restés fidèles. Stratagèmes des uns et des autres pour ne pas laisser apparaître les larmes, lors de l’arrachement. Tous les biens sont abandonnés, sauf quelques billets de banque autorisés par le pouvoir. Victor a libéré ses larmes en voyant sa mère appuyée sur le hublot de l’avion, mouchoir sur les yeux. Très pudique écho de nostalgie et de courage.

Victor Magiar se révèle bien plus qu’un chroniqueur mémorialiste. Il s‘agit d’une incontestable œuvre littéraire. Il est difficile aussi de rendre compte de la facette, disons géographique, en de très belles descriptions de désert, évoquant ces superbes complicités avec la nature, de l’homme et son merveilleux compagnon, le cheval. Conseiller de la Communauté israélite de Rome, Magiar dirige actuellement le département “Relations Internationales” de l’association nationale des communes d’Italie. Il fut conseiller municipal de Rome, délégué du maire à la politique d’éducation à la paix, et de solidarité et coopération internationale. Les exilés de la communauté juive de Lybie ont bien renouvelé le judaïsme italien, tant démographiquement que par leur dynamisme. Il faut rendre cette justice à l’Italie : les avatars du fascisme n’ont pu réussir à entamer le fonds de culture d’une vieille civilisation épanouie dans le Risorgimento. L’histoire chasse les Duce, et retient les Garibaldi et Massimo D’Azeglio.3

Lionel Levy
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