Brève relation de l'expulsion des juifs d'Oran en 1669 - Luis Joseph de Stomoayor y Valenzuela



Dans un petit volume très soigné, Jean Frédéric Schaub nous donne la version française de l’ultime information que nous possédons sur l’histoire des juifs d’Oran sous la domination espagnole. Elle intéressera sans aucun doute les lecteurs originaires de cette ville et tous ceux qui veulent suivre l’histoire des juifs du Maghreb.

Schaub définit ainsi son propos :
“En proposant de traduire et de présenter la breve relacion y compendioso epitome de Luis Jospeh Sotomayor y Valenzuela nous souhaitons attirer l’attention du lecteur sur la spécificité culturelle et religieuse d’Oran à l’époque espagnole. Cet espace bien particulier, adossé à un Maghreb musulman et soumis en partie à l’administration ottomane, étroitement lié au quart sud-est de la Péninsule ibérique (de Malaga a Valence en passant par Almeria, Murcia et Alicante) est le seul lieu du monde hispanique où à l’époque moderne, les trois religions du livre coexistent. Terre de frontière, l’enclave d’Oran fait jouer ainsi aux Juifs un rôle de premier plan.

Nous saisissons ce monde exactement au moment où il disparaît.”.

L’auteur de cette relation est le fils d’un officier, lui même militaire qui a servi son roi pendant 50 années à Oran. Il connaît donc parfaitement la ville et ses problèmes. Il meurt en 1671 à Oran, ce qui nous laisse à penser qu’il a été vraiment le témoin de l’expulsion de ces juifs qui, originaires de Tlemcen ou d’Oran, vont se mettre à partir de 1509 au service du roi d’Espagne2 pour servir d’interprètes (lengua de su magestad) au sens très large du terme : en fait, des fonctions diplomatiques, fiscales, linguistiques, même militaires quand il s’agit des razzias à pratiquer sur les douars voisins pour trouver le blé et le bétail indispensables à la survie de ce confetti espagnol en terre d’islam. Le plus connu de ces interprètes fut Jacob Cansino au XVIIe siècle, qui dans divers documents a très bien défini ses fonctions.

Il faudra attendre un siècle après l’expulsion pour que la monarchie espagnole se pose la question de savoir s’il convient ou non de poursuivre cette politique et de se débarrasser des juifs d’Oran, les seuls juifs d’Espagne à cette date. On commence par les recenser : 17 familles plus ou moins, une centaine de personnes, puis on renonce, on transige : on ne gardera que les descendants des familles qui étaient à Oran au moment de la conquête. Mais rien ne bouge ; en 1669 ils sont maintenant un demi-millier qui possède en outre un bon millier d’esclaves musulmans… au total un quart de la population, ce qui finit par inquiéter la garnison, le gouverneur et le clergé, même si on reconnaît l’importance des services rendus. Alors pourquoi cette expulsion si tardive par rapport à 1492 ?



J. F. Schaub va nous en donner les raisons en analysant très finement le texte de ce militaire “créole” (il est né et a été élevé à Oran). Pour lui, la principale c’est que cette présence juive en terre chrétienne constitue un échec spirituel, une imperfection dans le rêve de grandeur hispanique. Il y aussi quelques explications plus bassement matérielles : les juifs habitent le meilleur quartier de la ville, elle-même très serrée dans ses murailles ; leurs maisons sont bien entretenues, ils ont eu l’audace de changer l’emplacement des portes et de fenêtres pour éviter d’être obligés de voir le passage des processions chrétiennes… Enfin la comparaison traditionnelle entre les impôts payés par les juifs et les salaires qu’ils perçoivent de la Couronne reste très défavorable à l’Espagne. Bien entendu ce calcul mercantile ne tient pas compte de l’apport économique de cette communauté à la ville grâce au commerce, ni non plus des innombrables prêts consentis à un intérêt très faible à la garnison et aux officiers quand le Trésor Royal les oublie, et puis il y a le risque de voir ces Juifs liés aux Arabes et aux Turcs céder à la tentation et s’unir contre la Couronne espagnole. Cette brève relation est évidemment la vision chrétienne de l’événement car malheureusement jusqu’à présent aucune source juive n’est apparue. En 1669 on cherche des prétextes pour décider d’une date : il y aura d’abord l’épisode de Myriam, jeune fille juive portée, dit-on, en procession dans le quartier juif pour ridiculiser les processions chrétiennes, la prétendue destruction d’une mosquée pour bâtir une nouvelle synagogue. On les a trouvés et “c’est ainsi que cette mauvaise herbe si pernicieuse fut arrachée jusqu’aux racines sans qu’il demeurât la moindre trace de l’origine de son implantation.”

Le dimanche 31 mars 1669, au son des fifres et des tambours, le cortège avec Cansino et sa famille en tête s’embarquent pour leur nouveau destin : Livourne et Villefranche de Nice.

L’auteur ajoute avec délectation “les Cansino prirent la tête, suivis de tous les autres en troupe confuse, semblant bien plus nombreuse qu’on avait cru d’après la modestie de leurs débuts comme on l’a vu”. Le Gouverneur de la garnison assista alors à un Te Deum qui glorifiait cette grande victoire spirituelle. Ainsi se terminait le chapitre espagnol de l’histoire des juifs d’Oran.
Il faudra attendre un siècle et demi pour que s’ouvre le chapitre français de l’histoire des Juifs d’Oran. 

Il faut saluer cette édition française qui était attendue par les nombreux originaires d’Oran qui ne connaissent pas l’espagnol pour prendre enfin connaissance de leur histoire.

Bien entendu si on veut aller plus avant dans l’étude de cette histoire assez étonnante il faut lire l’ouvrage de J.F. Schaub que nous signalons en note1.

Charles Leselbaum
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