Alle origin i una comunita, Ebree e Ebrei a Livorno nel seicento - Cristina Galasso

En italien, à l'orgine d'une communauté, Juives et Juifs à Livourne au XVIIe siècle
2002, Éditeur Leo Olschki
Florence
Fax : 39 055 65 30 214
orders@olschki.it
171 pages
ISBN 88 222 5155 5

Cristina Galasso, comme tant d’universitaires toscans, vient apporter une nouvelle contribution à l’histoire, voire l’ethnographie, des Juifs de Livourne. Le sous-titre, Ebree e Ebrei a Livorno nel Seicento (Juives et Juifs à Livourne au XVIIe siècle), indique une priorité de genre qui n’est pas simplement de galanterie. Dans une perspective moderne, proche en France, de celle des Annales, l’historienne, en effet, a privilégié une approche sociologique pertinente, un brin féministe, cherchant à définir la place de la femme dans le monde des anciens marranes, et déterminer ce qui pouvait faire la singularité de la condition féminine dans les sociétés sépharades au regard du monde ashkénaze.

Dans tout ce qui touche à la condition des femmes, le domaine économique est primordial. Cristina Galasso s’est attachée à l’étude des régimes matrimoniaux, essentiellement le régime dotal, base des ketubot1 livournaises, préservant leur liberté matérielle. Elle ouvre de nouveaux horizons à propos de la monogamie, moins absolue qu’on ne le croit communément puisqu’assortie de deux exceptions notables : l’application du lévirat, et l’épreuve de la stérilité pendant plus de dix ans.Un beau-frère ne pouvait s’affranchir de l’obligation d’épouser la veuve de son frère sans enfant au motif qu’il serait déjà marié. Ainsi des maris bigames pouvaient-ils vivre dans cette société de monogamie, en pays chrétien. Solution d’autant plus insolite, pour le lévirat, que le mariage du beau-frère avec sa belle-sœur veuve était interdit si le défunt avait eu des enfants, même décédés depuis. La marge était donc étroite entre obligation et interdiction.

Il est tentant de voir en la permanence de tels usages jusqu’au XVIIIe siècle, des vestiges orientaux relativement proches deux siècles après la Reconquista. C’est l’un des aspects étonnants de la durée dans l’Histoire. Paradoxe, si l’on songe à la modernité précoce des communautés portugaises, alors que chez les Ashkénazes, malgré le relatif retard culturel, au sens européen, ces pratiques avaient disparu au Moyen-Âge. On pourrait en tirer argument pour contredire la thèse de l’amnésie religieuse et identitaire des marranes après un siècle et demi de vie officiellement chrétienne. À supposer, en effet, que leur retour au judaïsme ne fût que circonstanciel, on pourrait admettre, peut-être, une pratique rituelle conformiste et routinière. Mais alors, pourquoi reprendre d’anciens usages si contraignants et apparemment peu compatibles avec les sociétés chrétiennes d’accueil, sinon parce qu’ils n’avaient pas encore disparu de la mémoire collective ? Il est vrai que le même souci de maintien du patrimoine familial amenait à une pratique assez voisine dans les bourgeoisies chrétiennes d’alors, du moins pour ce qui est du lévirat sinon de la bigamie.




Les testaments sont aussi un champ essentiel d’observation de la société et des rapports entre les sexes. Cristina Galasso en étudie quelques-uns, certains touchant des familles simples, d’autres des familles très fortunées. Elle est frappée par le rôle important tenu par les femmes. Ces écrits confirment le caractère étroitement familial des sociétés commerciales. Un souci apparaît clairement, celui de l’irrévocabilité du retour au judaïsme. Plusieurs dispositions posent la condition d’un tel retour exprès pour des bénéficiaires membres de la famille encore domiciliés “en terre d’idolâtrie”. À travers ces clauses dissuasives apparaissent en filigrane les drames familiaux. Tel le testament de Rachel Guttières Peña du 12 juin 1657. La testatrice dont le mari, Pedro, alias Jacob, se trouve en Espagne pour affaires, lègue ses biens à ses trois enfants, pourvu qu’“ils soient restés dans la religion juive”. Les divers legs qu’elle consent à des parents en Espagne, sa mère, ses tantes, sont assortis d’une clause de retour au judaïsme lorsque les bénéficiaires auront cessé de vivre “en terre d’idolâtrie”. On sait que l’un de ses petits-fils, fils de son troisième enfant Moises, fera par contre un retour au christianisme et dénoncera son frère Jacob et son propre père à l’Inquisition romaine. Le grand-duc Gaston, en 1730, intervint personnellement pour clore ces poursuites contraires au statut de 1593. Mais en Espagne même, d’autres membres de la famille seront poursuivis. Le testament de Rachel montre chez celle-ci une parfaite connaissance des éléments du patrimoine familial. Il confirme aussi l’étroitesse des relations avec ses sœurs et beaux-frères chargés de la tutelle éventuelle des mineurs. L’importance et la diversité des placements effectués résultent de l’énumération des monnaies en cause : notamment pièces de Mexique ou de Pérou. Ces sommes sont placées dans les entreprises d’autres membres de la famille tels que les Zacuto, Silva Nunes ou Attias, grands marchands à Livourne et Amsterdam.

Les femmes disposent relativement d’un certain pouvoir communautaire puisqu’elles peuvent être administratrices d’œuvres sociales d’une grande importance.
L’étude de Cristina Galasso montre la concentration économique dont bénéficient les familles ibériques de Livourne. En 1678 sur une liste de 58 firmes juives établie par Renzo Toaff, deux seulement, précise-t-elle, sont propriétés de familles dites “italiennes”, les Gallico et Ventura. Cristina ne m’en voudra pas de lui apporter une petite contradiction. Les firmes sépharades avaient atteint les 100 %. En effet les Gallico (italianisation de Gallego) et les Ventura (très présents dans tout le Moyen-Orient) étaient aussi, certainement pour les premiers, plausiblement pour les seconds, des familles sépharades.

L’ouvrage fournit d’intéressantes illustrations pratiques du système de mariage inter-communautaire, de l’œuvre Casar donzelas (en hébreu Mohar Ha-Betulot). Cette œuvre a fait l’objet des recherches savantes de Gérard Nahon auquel Cristina Galasso se réfère fréquemment. Les contrats, grâce aux inventaires, permettent de faire revivre le décor et l’ameublement des maisons de ces grands marchands.

L’une des approches novatrices de ce travail est l’étude du phénomène de l’esclavage dans cette ville où les Juifs, libres eux-mêmes, pouvaient posséder et possédaient des esclaves. Cette situation était mal vécue par le clergé catholique. Des efforts étaient faits pour convertir au catholicisme ces esclaves musulmans, conversions qui auraient entraîné légalement leur affranchissement. Mais la quasi totalité de ces esclaves dits “turcs”, en réalité maghrébins, refusent la conversion, préférant la condition servile auprès de maîtres juifs à l’abjuration. Il faut rappeler que les lois juives et la coutume, étaient plus protectrices de l’esclave que dans le monde chrétien. Les sévices corporels étaient interdits. L’affranchissement intervenait souvent au décès du maître. Situations marginales, celles de jeunes filles pauvres, hébergées dans les maisons de riches parents, sortes de bonnes peu payées auxquelles, par testament, on consent un avantage. Là aussi une étude de mœurs étayée d’exemples concrets offre une vision vivante de ce microcosme qu’on ne peut juger qu’en évitant tout anachronisme moral et social.

Lionel Lévy
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