Spanien und der Holocaust de Bernd Rother

Depuis bien des parutions maintenant, F.E. étudie dans ces colonnes certains points particuliers de l’attitude des autorités espagnoles concernant les Juifs durant la Choah.
Ci-dessous est recensé un ouvrage de synthèse sur le même sujet, signé d’un historien allemand.
 
Spanien und der Holocaust de Bernd Rother
En allemand “l’Espagne et l’Holocauste “ 2001  Ed. Max Niemeyer VerlagPostfach 2140 72011 Tübingen
Fax 07071-98 94 50 - 359 pages  ISBN 3-484-57005-9
 
Rien de plus logique pour une revue centrée sur le monde séfarade que de s’intéresser aux rapports entre l’Espagne et ses Juifs. Or, jusqu’à ces vingt dernières années, les héritiers de Franco n’ont pas manifesté de zèle excessif pour entrouvrir plus largement les archives personnelles du Caudillo et l’Espagne qui a tant tardé à reconnaître l’État d’Israël semblait s’être accommodée d’une amnésie officielle sur ce sujet sensible.

Toutefois, l’existence d’une minorité juive séfarade qui y avait vécu durant environ cinq siècles dans une absence quasi totale ou tout au mieux dans une semi-clandestinité, contraignit l’Espagne franquiste à déterminer une politique quant à ses ressortissants juifs résidant à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. Certes, de par sa personnalité et sa ligne politique, Franco s’inscrivait nettement dans la logique de ses alliés Mussolini et Hitler, mais force est de constater qu’à l’égard des Juifs son attitude, en décalage manifeste par rapport aux dogmes de l’antisémitisme nazi, reposait sur des paramètres historiques et religieux propres à une Espagne qui avait longtemps enfoui son héritage juif. D’aucuns allaient même jusqu’à justifier la relative largeur de vues de Franco par de prétendues origines juives ! Dès lors, on ne s’étonnera pas de constater que les historiens allemands ont largement devancé leurs collègues espagnols dans l’étude du sort réservé aux Juifs par l’Espagne franquiste. 

Aux éditions Niemeyer, la collection Romania Judaica est consacrée au monde juif dans les pays latins. Dans le volume N° 5, Bernd Rother apporte un nouvel éclairage sur les relations pour le moins ambiguës que l’Espagne et ses historiens entretiennent aujourd’hui avec leur histoire nationale, notamment à propos des choix politiques opérés pendant la Shoah. Passant en revue les travaux de ses prédécesseurs - non sans distribuer quelques coups de pique - B. Rother développe une analyse approfondie de quelques incohérences apparentes de la politique espagnole envers les Juifs, dont certaines ont déjà été pointées du doigt par des chercheurs étrangers, israéliens, allemands et français, notamment Josette Ouahnon dans sa thèse “L’Espagne et les juifs séfardites depuis 1920”, parue en 1981.
Après avoir insisté sur la permanence du problème d’identité nationale dans l’Espagne républicaine, Rother examine la politique espagnole des années de guerre afin de dégager la part personnelle effective de Franco, en s’appuyant essentiellement sur des archives américaines et allemandes, mais aussi espagnoles - pour autant que ces dernières soient disponibles, car il semble qu’en quittant les affaires publiques les responsables politiques de l’époque aient emporté avec eux tous leurs documents. L’un des chapitres les plus captivants de cette étude fort dense concerne les mesures de rapatriement des Juifs espagnols au tournant des années 1942-1943.
Grâce à force documents, Rother débarrasse cet épisode des nombreux mythes dont il a été paré après guerre dans le but de redorer le blason de l’Espagne aux yeux des Alliés : c’est bien sous la pression des autorités du Reich allemand que Franco - qui s’était réservé quelques prérogatives en matière de politique étrangère - a fait preuve d’une certaine magnanimité à l’égard des Juifs. Considérés en fin de compte comme ressortissants espagnols, plusieurs milliers de Juifs séfarades ont été rapatriés sur le sol espagnol et ont pu y vivre ou y séjourner dans une relative liberté ; contrairement à la France, l’Espagne ne les a pas livrés à la mort et son geste interpelle d’autant plus le lecteur français qui ne peut s’empêcher de le rapprocher du zèle coupable des autorités de Vichy.

À la lecture de cette thèse, il apparaît que le “problème juif” semble n’avoir joué qu’un rôle secondaire dans la politique de l’Espagne phalangiste pour qui l’antisémitisme et le racisme n’ont pas été érigés au rang de valeurs fondatrices du “national-catholicisme”. Si les Juifs traqués et persécutés dans l’ensemble des pays tombés sous la botte nazie ont très vite perçu dans la péninsule ibérique une chance d’échapper à leur désespoir, il faut se garder de surestimer le rôle salvateur d’une Espagne franquiste dont la marge de manœuvre était de toute façon très étroite. Franco a toujours dénoncé la menace vitale que faisait peser sur la civilisation chrétienne un complot international attribué indifféremment aux Francs-Maçons, aux bolchéviques et aux Juifs.

Cela n’a pas empêché son gouvernement de protéger les descendants des Juifs d’Espagne expulsés en 1492, probablement, selon Rother, par respect formel des valeurs catholiques traditionnelles, car dans les faits, l’Espagne ne s’est intéressée à “ses” Juifs qu’à partir du moment où leur existence était menacée, bien plus soucieuse qu’elle était de restreindre le pourcentage des Juifs vivant en terre espagnole pour assurer la cohésion de l’unité nationale. Pris en tenaille entre plusieurs contraintes (le poids de l’allié allemand, les réactions américaines au niveau économique, la pression intérieure des partisans antisémites de la dictature), le gouvernement espagnol a mis en œuvre des mesures de rapatriement des Juifs non sans les assortir de dispositions détaillées relatives à la validité de la nationalité et à la durée de séjour sur le territoire. Magnanimité certes, mais sans excès. 

Parmi les Juifs espagnols résidant en France, seuls 500 ont bénéficié de cette possibilité, les 1500 autres étant livrés à eux-mêmes. En Hongrie, 3 500 Juifs ont pu être protégés sans qu’aucun d’eux n’ait possédé la nationalité espagnole. Concernant la Bulgarie et la Roumanie, Rother arrive à la conclusion qu’aucun des Juifs vivant dans ces pays n’a vraiment profité de la protection espagnole en dépit de leur origine séfarade, tout en ajoutant qu’à sa connaissance, ces deux pays n’ont pas connu de déportation de juifs espagnols.
Au bout du compte, Rother estime entre 20 000 et 35 000 personnes le nombre de Juifs qui ont réussi à passer légalement ou non la frontière espagnole et à bénéficier des mesures de transit essentiellement vers le continent américain.

Difficile dans toute cette histoire de se garder de toute considération morale, surtout quand on compare l’hospitalité espagnole à celle de la Suède ou de la Suisse qui contrairement à l’Espagne ne pouvaient offrir à leurs réfugiés juifs l’assurance de pouvoir quitter le continent européen. En tout état de cause, il semble que les sources soient aujourd’hui encore insuffisantes pour permettre de se faire une idée précise de l’ampleur du phénomène. Quant à l’attitude de l’Espagne dès les derniers mois de la guerre, elle appelle également quelques réserves, y compris d’ordre éthique, en particulier au vu des efforts de propagande déployés après guerre pour se refaire une place sur la scène internationale. “Madrid a grossièrement exagéré son œuvre humanitaire. [P. 341]” et Rother de mettre au compte d’une propagande entretenue à la fois par le World Jewish Congress et les milieux politiques officiels espagnols les intenses relations développées entre ces deux partenaires visant entre autres à accréditer la thèse du soutien de l’Espagne aux Juifs. Sa thèse à lui s’achève sur un constat sans complaisance : croyant pouvoir éviter d’être marginalisé au niveau international, Madrid s’est servi de l’attitude prétendument positive de Franco envers les Juifs pour convaincre les Alliés de soutenir la dictature franquiste antibolchévique. Si cette stratégie a pu temporairement fonctionner, c’est parce que les archives espagnoles n’étaient pas complètes et parce que, jusqu’au début des années 80, des historiens conservateurs (y compris juifs) ont voulu considérer cette thèse comme historiquement crédible.

Le couperet tombe dans l’ultime paragraphe de cette étude : “Notre bilan est le suivant : l’aide quasi inattendue de l’Espagne franquiste a permis de sauver un nombre non négligeable de Juifs. Mais ceux-ci auraient pu être bien plus nombreux si Madrid l’avait vraiment voulu.”

Il y a quelques semaines, Le Monde soulignait le soutien considérable apporté par le gouvernement espagnol à l’orchestre israélo-palestinien mis sur pied par Daniel Barenboïm. Qu’est-ce à dire ?

Colette Strauss-Hiva
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