Lettre ouverte à Jean Carasso ou la solitude du coureur de fond

Rassurez vous, chers lecteurs de la Lettre Sépharade, le “coureur de fond” n’est pas si solitaire et au contraire entouré de plein de chaleur et d’amitié… et surtout il n’est pas épuisé. Il reste cependant qu’il aimerait bien, parfois, ne plus porter seul cette tâche enthousiasmante, mais très prenante d’une revue qui s’est donné une très belle ambition : celle de nous aider à affirmer ensemble et avec bonheur : aqui estamos… nous sommes là, et bien là, avec notre culture, notre langue et notre regard sur le monde d’hier et d’aujourd’hui.

Mon cher Jean,

Comme dit l’une de nos chansons, por la tu puerta yo pasi, je suis passé devant ta porte et moi, je l’ai franchie…
 
J’ai bien senti que c’était un privilège et que, cachée dans un havre de confort et de bouquins multi-séculaires1 derrière l’une des belles avenues de Paris, ta thébaïde parisienne n’était pas, comme la maison de Gordes, ouverte à tous les amis, méridionaux d’un jour ou d’une vie…

À quoi donc devais-je ce privilège ?… à tant d’amitié partagée certes, mais ça ne suffit pas pour avoir un tête à tête de plusieurs heures, sans téléphone et sans agitation.
 
En fait, je devais cela à “une certaine lassitude”… Celles et ceux qui connaissent Jean peuvent difficilement associer son nom au terme de “lassitude” et c’est pourtant de cela ou presque qu’il s’agit, ou, pour être plus précis, du fait que tu entrevoies cette lassitude…
 
La Lettre Sépharade d’aujourd’hui porte le N°48 et tu te demandes, et donc tu demandes à tes amis, qui pourrait désormais porter la charge, agréable, combien gratifiante certes, mais lourde charge tout de même, de sa conception, de l’essentiel de sa rédaction et de sa gestion…?

Cette interrogation, même si elle m’a pris un peu à contre-pied, est une preuve de clairvoyance et en même temps d’une exceptionnelle implication.

De clairvoyance d’abord parce que tu te demandes si tu vas bénéficier encore longtemps de la clémence du ciel qui t’a conservé cette forme physique rendant jaloux de bien plus jeunes…
 
D’une exceptionnelle implication ensuite, parce qu’en aucune manière tu ne souhaites “refiler le bébé” (qui est déjà bien grand maintenant !) et aller arroser tes géraniums. Tu veux simplement t’assurer que la continuité est possible et souhaitable, qu’elle se prépare sans heurt mais avec détermination et que celles et ceux qui pourraient y apporter leur pierre ne doivent pas être timides et peuvent compter sur toi pour continuer cette belle aventure sous tous ses aspects, de rédaction, d’organisation et de relations publiques !
 
Et que tout cela n’est pas si ardu que l’on pourrait croire…

Effectivement, lorsque je te bouscule un peu pour connaître la genèse de cette aventure de La Lettre Sépharade, tu m’annonces tout benoîtement que, non, tu n’as pas été “inculturé” toute ta vie de sephardi et que non plus, ta vie professionnelle active n’a touché ni de près ni de loin au journalisme et à l’écriture…
 
Et pourtant… et pourtant elle doit être fière là-haut, Flor Faraggi en prenant le café avec las madres de Israël2 de voir son petit-fils tenir les rênes de La Lettre Sépharade !

 
 
Malheureusement, elle ne peut pas la lire, puisqu’elle ne sait pas, elle est illettrée, mais elle peut entendre la musique des mots, comme lorsque Jean lui lisait des lettres de sa sœur restée à Salonique, puis écrivait sous sa dictée.
 
Toi, tu avais huit ans et tu croyais qu’elle te faisait passer un examen de lecture alors qu’elle voulait simplement avoir des nouvelles de los otros et pour toi, c’était ton premier contact avec la langue qui chante et qui est si douce à l’oreille des petits enfants ; a la nana i a la buba, se durme la criatura…

Et puis le temps a passé et, dans la métallurgie, la culture judéo-espagnole n’est pas principal sujet de conversation, et tu appartiens à cette génération de “l’intégration”, celle qui se sent heureuse en France, même si elle est issue de parents nés, comme les tiens, à Salonique, la belle juive macédonienne.
 
Mais les mots de la grand-mère Flor n’avaient pas disparu, ils s’étaient simplement réfugiés dans un petit coin de ton cerveau ou de ton cœur - allez donc faire la distinction ! - et il fallait peu de chose pour qu’ils se réveillent, s’étirent et te redonnent du bonheur à l’oreille…
 
Ce “peu de chose” fut le livre d’Edgar Morin “Vidal et les siens” qui te ramènent directement vers l’histoire de ta famille… Tu le lis, tu lui écris, il te répond, il te rencontre, il est direct, chaleureux, prolixe, de los muestros en somme. De cette rencontre et de cette prise de conscience vont naître le désir de “se retrouver”…
 
Ainsi, partant du principe bien connu dans les chemins de fer “qu’un Carasso peut toujours en cacher un autre”, tu organises avec plein de Carasso de tous âges et de toutes origines une très belle fête sur une péniche amarrée devant Notre-Dame de Paris en septembre 1991.

Sandra Bessis chante Estambol et Selanik, les Carasso ne sont plus sur la Seine, mais sur les rives du Bosphore ou ailleurs en Méditerranée… certains pleurent3… il faudra garder trace de cette soirée de bonheur et d’émotions partagées.
 
Cette trace écrite, ce sera la vraie genèse de la Lettre Sépharade, car tu apprendras fortuitement quelques mois plus tard qu’ayant publié deux ou trois fois un écrit, il va te falloir un ISSN, barbarisme signifiant que, quitte à rentrer dans un processus administratif, pourquoi ne pas faire une vraie lettre périodique et souscrire à l’obligation légale de quatre parutions annuelles… ?
 
 
La Lettre Sépharade était née…
Autour de son berceau, un écrivain de circonstance mi-éternel adolescent, mi-Don Quichotte du nom de Jean Carasso, un maquettiste de talent, Paul Bertrand à qui l’on doit le mythique “multi-graphisme”4 ci-contre du nom de Moïse, la compétente et dévouée Sabine Locoge qui fait vivre cette maquette pour le confort des yeux de plus de 5 000 lecteurs…

Dire que tu dois aussi beaucoup à Odette demeure bien en dessous de la vérité.
 
Depuis lors, la Lettre a été fidèle, avec une régularité sans faille, au rendez-vous de la culture judéo-espagnole.

La Lettre a même essaimé au Nouveau Monde et en voici une édition à Washington, grâce à Rosine Nussenblatt 5! Le relais est fermement assuré là-bas avec sérieux et passion…
 
La Lettre a aussi de nombreux amis et s’est organisée, grâce à Dolly Benozio, à toi et à d’autres, pour les recevoir à Paris dans une Association des Amis de La Lettre Sépharade au nom très signifiant : Aqui Estamos.
 
Plus vivante que jamais, la Lettre est prête à accueillir de nouveaux talents et de nouvelles plumes, il faut, c’est important pour elle et plus encore pour ses lecteurs, le dire et le re-dire !

Non pas que tu aies décidé, Jean, de poser le sac, l’ordinateur et le téléphone sur la route de Gordes… Mais tu souhaites qu’avec ton aide, tes conseils et ta disponibilité, quelqu’une ou bien quelqu’un prenne peu à peu, sans précipitation et sans les affres de “la solitude devant la page blanche” le relais d’une très belle course que tu as commencée il y a quelque douze ans et qui ne doit pas s’arrêter car elle traverse le champ de nos mémoires sous le soleil de notre culture.

Para bueno, Jean mon ami, et profite bien, dans ta belle Provence de las estreyas de los sielos.

Jean Yves Laneurie
 

Notes
 
1 Du fonds Nahmias.

2 On appelait communément Salonique
La madre de Israel.
 
3 Le talent de Sandra n’y fut pas pour rien !
NDLR

4 Inspiré du nom de l’auteur de la brochure (maintenant épuisée) : Asher Moïssis. NDLR

5 Elle-même Faraggi
par son ascendance  maternelle. NDLR
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