Les “Confinados” de l'automne 1943

Ce texte poursuit chronologiquement l’étude commencée dans le numéro précédent “Les 79 rapatriés du 10 août 1943” et répond à la question : acceptés en Espagne, où et comment y ont-ils vécu, pour combien de temps, avant d’être à nouveau refoulés, vers le Maroc cette fois pour certains ?
 
Dès le lendemain de l’arrivée des
79 sefardis rapatriés de Paris1 le 11 août à Irun se posent deux problèmes : celui de l’argent d’une part, celui des résidences d’autre part.

Les rapatriés sont démunis de toutes potentialités financières, au contraire des rapatriés de nationalité suisse et italienne. Les juifs suisses venus de France avaient obtenu, à la frontière, des prêts d’honneur suffisants pour payer les frais de voyage et subvenir aux besoins des familles un certain temps ; les rapatriés de nationalité italienne avaient retrouvé, convertis en lires, soit à la frontière, soit en leur lieu de résidence, les sommes déposées au Consulat de Paris.

En revanche, les judéo-espagnols ne disposent que de 300 francs, à peine suffisants pour le court séjour à Irun. Aucun défraiement de l’état espagnol n’est prévu pour la suite du voyage. Ne serait-ce que pour régler les notes d’hôtel à Irun. Chacun va se débrouiller comme il pourra, multipliant appels téléphoniques et envois de télégrammes aux amis, aux relations. Quelques-uns réussiront à se procurer des fonds, d’autres des avances sur bagages, mais une bonne moitié restent sans une peseta en poche.

Responsable de ses compagnons de voyage, Elias Canetti téléphone à un ami barcelonais en lui exposant la gravité de la situation. Celui-ci alerte à son tour le Délégué du Joint, le Docteur Sequerra. Qui ne se le fait pas répéter et court se pointer en gare d’Irun, où il arrive le 16 août, à deux jours d’expiration du délai de séjour accordé aux rapatriés.
- “Combien vous faut-il ?” demande-t-il aussitôt à Canetti.
- “Disons 7000 pesetas. Peut-être 8000.”
- “Vous avez dit 8000 ?” répond le Docteur Samuel Sequerra en ouvrant son portefeuille et en tenant une liasse de billets s’élevant à 18 000 pesetas.
- “Arrêtez !” réplique Elias Canetti. “Nous n’avons pas besoin de tant que cela. Dès que nous commencerons à gagner notre vie, nous rembourserons ce que nous considérons comme un prêt.”2
Canetti informe derechef toutes ses ouailles. Qui dès lors se rendent à la Police récupérer les passeports déjà visés le 14 août. Le Docteur Sequerra, de son côté, se préoccupe de faire transférer le corps de Maria Dicker de Dainow, décédée le 14 août à 17 heures, à la morgue du cimetière, prononce les prières et règle les frais de l’enterrement.
Tout est en règle pour la suite du voyage. Vers quelles destinations ?

- “Vous ne pouvez vous rendre”, explique le chef de la Police, “que dans des villes qui ne sont ni côtières ni frontalières. Ni à Madrid.
- Por qué, señor ?
- Parce que vous êtes des confinados.”
Réponse qui m’a beaucoup gêné, rapporte Elias Canetti. Encore que le Commissaire de Police me félicite en précisant que nous sommes libres de tout mouvement.
- “Vous êtes Espagnols, comme moi. Je peux aller n’importe où. Et vous aussi.
- N’importe où ? Voire.”

Un choix de villes est proposé sous entendant un numerus clausus par ville… : Valladolid, Burgos, Avila, Logroño, Saragosse, Grenade, Tolède.

Mais avant que de quitter Irun, six rapatriés en âge militaire, bien que n’ayant plus vingt ans, sont emmenés le 18 août dans un camp spécial où proches et amis sont autorisés à leur rendre visite et à les approvisionner, avant leur affectation consécutive : René Hassid né à Salonique, 36 ans et deux enfants, José Hassid né à Salonique 36 ans, Alberto Avigdor né à Salonique 33 ans, tous trois envoyés à Seganza (Maroc espagnol). Trois autres bénéficieront d’affectations dans la péninsule : Raoul Benosiglio, Salonicien lui aussi, né en 1914, encaserné à Madrid, Miguel Dainow à Cadix, Rolando Gormezano à Barcelone où… il était né en 1919. Echappe au service militaire, David Carasso, 22 ans, arrêté dès son arrivée à Irun. Il restera quelques semaines à l’hôpital militaire de Saint-Sébastien, puis sera libéré de ses obligations.3

Et chacun d’aller vers son destin : onze Benbassat à Burgos, trois Eisenberg à Avila, les Molho, les Cohen, les Francès et un Gattegno à Valladolid, les Saporta, les Benosiglio, les Benarroya à Logroño, les trois Dainow à Grenade.
Quant aux trois Carasso, évoqués dans notre article de la LS 47, ils obtiennent l’autorisation exceptionnelle de résider à Irun4 où, complètement détachés du sort de leurs compagnons de voyage désormais dispersés, ils se lient avec de nombreux Espagnols pur sucre, et en particulier avec le chef de la police locale, E. Fernandez.

Huit rapatriés, dont le passeport porte la mention subdito español même pour ceux qui sont nés en Grèce, menés par Eliezer Carasso Hassid qu’accompagnent sa femme Matilde Amariglio Salem et sa fille Alegra Carasso Amariglio, prennent le chemin de Tolède.5 À leurs côtés, Dora Miranda Benosiglio et ses enfants de 15 et 21 ans,6 Azaria Chiprut Behar venue pour retrouver son fils déjà à Barcelone et Edith Maria Ester Nahmias, à la recherche de son mari Luciano Faraggi arrivé auparavant sur la Péninsule et qu’elle retrouvera ultérieurement à Barcelone, complètent ce groupe qui, spontanément, se veut vivre dans la discrétion, au milieu de voisins indifférents à leur présence, bien que manifestant une certaine sympathie à l’Allemagne, voire mis en garde par un article local paru le 15 décembre dénonçant “l’infiltration dans notre société de bestioles apatrides.”
Et les Canetti ? Elias, au vu du choix offert par le Commissaire de Police, a choisi Saragosse. Où il se présente, porteur de ses documents, à la Police. Qui le reçoit avec amabilité et lui renouvelle la possibilité qui lui est accordée d’aller où bon lui semble. Décision est prise de se rendre à Barcelone. Deux jours de trajet. Hôtel Urbi, au 10 Paseo Gracia. Inscription des enfants au Lycée Français. Elias déniche un appartement libre. Rentre à l’hôtel pour annoncer la bonne nouvelle aux siens, qui eux ont une autre nouvelle à lui annoncer : la police est venue, qui le convoque.
- “Vous êtes confinado à Saragosse. Vous devez rentrer à Saragosse.”
Retour à la case départ. “Il me vient alors l’idée de me rendre à Madrid pour demander l’autorisation d’aller là où nous avons des connaissances. Je rappelle au Commissaire ses paroles ; je peux aller où bon me semble. Réponse :
- Allez à Madrid. Mais n’en dites rien à personne. Personne d’autre que moi ne doit le savoir.”

Elias se rend au Ministère des Affaires Étrangères où le hasard le fait croiser… Bernardo Rolland, l’ancien Consul d’Espagne à Paris qui, depuis avril dernier, a été nommé à un poste de Conseiller au Ministère.
- “Monsieur Canetti !” me dit-il en français. “Comment se fait-il que vous soyez ici ?
- Je suis venu pour deux raisons. La première, c’est qu’il y a encore à Paris d’autres Espagnols qui ne sont pas encore tout à fait en règle avec le Consulat et qui n’ont pu venir avec nous. Je veux intervenir pour qu’on ne porte pas trop d’attention aux détails de leur passeport. La deuxième raison, c’est pour demander que nous soyons libres d’aller où bon nous semble, et qu’on en finisse avec ce régime de confinados.”
Bernardo Rolland écoute avec attention, puis net:
- “Vous ne l’obtiendrez pas. Vous ne pourrez rien obtenir.”
Mais le Conseiller a une idée :
- “Allez voir le Nonce du Pape. C’est un ami très écouté du Caudillo. Il est tout-puissant.”
“Je pars donc demander audience au Nonce, dans l’Archevêché d’où, en 1492, on a chassé nos aïeux. Je ressens un choc. J’ai l’impression de respirer le même air qu’en 1492. Bref, le Nonce me reçoit.
- “éminence, je viens vous demander un très grand service. Mais je dois vous dire tout d’abord que je suis juif et franc-maçon.
- Cela ne fait rien. Dites-moi ce qui vous amène.”
 
Par chance, le Nonce a rendez-vous le lendemain avec Franco. Moi, je serai contraint à retourner tous les jours, pendant trois semaines, à la nonciature, chercher la réponse. Elle arrive, la réponse :
- “Non seulement il est impossible de satisfaire votre demande, mais encore il va vous falloir quitter l’Espagne…
- Et pourquoi ? Nous sommes dans notre patrie.
- Si vous ne quittez pas l’Espagne, les Espagnols qui sont dans les camps, en particulier ceux originaires de Salonique, vont y rester. Mais si vous partez, le Caudillo les fera venir, en arguant de votre départ”.7-8
Embarquement donc à Malaga pour Casablanca, sur le fameux “Gouverneur Général Lépine” qui a marqué la mémoire de tous les Français évadés par les Pyrénées et internés dans les prisons et camps franquistes avant d’être “échangés” par une Espagne affamée contre du blé américain. 
Sont de la traversée, entre autres, les Benosiglio (la fille Nina connaîtra à Casablanca et épousera son futur mari), les Francès, les Carasso, les de Toledo, les Saporta, les Jessua.
 
À Casablanca”, nous raconte aujourd’hui Ruth Canetti,9 “les femmes sont allées à l’asile, les hommes dans une caserne. Après un jour ou deux, la communauté juive, très active, a mis à notre disposition l’école de l’Alliance, rue de Lesseps. Mon père a trouvé un poste de directeur à la fabrique de meubles Schulman, où il a lancé un certain nombre de mesures sociales. Nous avons déniché, hors de la ville, une petite maison avec jardin. La libération de la France venue, nous avons été prioritaires pour un rapatriement : un avion militaire, atterrissant sur un terrain de Provence. À Paris, notre appartement, protégé par le Consulat d’Espagne, était intact.”

La plupart des rapatriés du 10 août 43 ont suivi le même itinéraire en direction du Maroc, voire du Sénégal. Seul un tiers - très exactement 2510 - sont restés en Espagne telle Edith Nahmias Faraggi qui ouvrirait, à Madrid, place de l’Independencia, une petite boutique de mode qu’elle tiendra jusqu’en 1945.

Et… rien n’interdit aux survivants de l’aventure de raconter au rédacteur de ces colonnes leur propre Odyssée.

Au nom de la Mémoire. Voire de la gratitude, puisque selon la conclusion d’Elias Canetti, “l’Espagne nous a défendus”. Remerciement qui ne pourra pourtant être finalement prononcé, selon les historiens Opina et Marquisa que par “deux centaines de judéo-espagnols provenant de France” par la voie consulaire.
 
F.E.
 
Notes
 
1 Voir La Lettre Sépharde n° 47.
Après parution de notre article,
Gérard Benarrosh, petit-fils (né après guerre) de l’un des rapatriés nous a fait remarquer que le 10 août 43 correspondait au 9 Av 5703.
Or, l’exil d’Espagne avait pris date, chacun le sait, le 9 Av 5252.
“Ma famille avait donc repris le chemin d’un nouvel exil jour pour jour 451 ans après, leur sauvant ainsi la vie.” (Lettre à la Lettre Sépharade). Quel rapatrié avait alors fait le rapprochement ?
 
2 Dialogue tel qu’il est rapporté par
Elias Canetti dans son récit à Pascale Blin.
 
3 Un autre sefardi de nationalité espagnole dûment enregistré bld Malesherbes, sera, lui, régulièrement appelé, de Paris, en pleine occupation, par une convocation du Consulat, à se rendre en Espagne pour
y accomplir son service militaire :  Albert Ascher, à qui nous pourrions consacrer un article, tiré de ses Mémoires inédites. Probablement un cas unique. Cet appel sous les
drapeaux franquistes, auquel il répondra, et qui se terminera d’ailleurs au Maroc espagnol, lui aura probablement sauvé la vie.
 
4 Et ce jusqu’en 1946.
5 Les détails de cette séquence proviennent de l’excellente étude parue dans le Bulletin du Musée Sefardi, de Tolède, Sefardies en Toledo, 1943, sous la signature de Francisco Garcia Martin (date de parution non précisée,document parvenu par photocopie).
 
6  Ce qui laisse espérer qu’ils sont encore en vie, et pourraient, si
ces lignes leur tombent sous les yeux, faire parvenir leur témoignage. Muchas gracias !
 
7 Application de la
“doctrine” élaborée  trois ans durant en matière de “rapatriements” par le Ministère des Asuntos Exteriores pour qui les Juifs devaient traverser l’Espagne como la luz el cristal”.
 
8 Ce qui se fera quatre mois après notre arrivée. Quatre mois où nous n’avons ressenti aucun antisémitisme. Pendant lesquels nous avons rencontré des Espagnols qui reconnaissaient avoir eu des aïeux juifs, et quelques autres qui employaient le mot judio non pour désigner race ou religion mais comme qualificatif de malhonnêtes
ou de communistes.
 
9 Entretien avec l’auteur.
 
10 Entretien avec Pascale Blin. Thèse citée.
Comments