The Woman Who Defied Kings de Andrée Aélion Brooks

The Woman Who Defied Kings. The life and times of Doña Gracia Nasi, A Jewish leader during the Renaissance

En américain “La femme qui a défié des Rois.  La vie et l’époque de Doña Gracia Nasi,  une figure juive emblématique de la Renaissance.”
2002 Paragon House, 2700 University Avenue West St. Paul, MN 55114 576 pages ISBN : 1-55778-805-7

Nous avions déjà évoqué cette grande figure dans la LS de septembre 2001, à propos d’une pièce de théâtre de Beki Bahar portant le titre de
“Doña Gracia Nasi”
De nos jours, nous associons la profonde aspiration à créer un état juif aux écrits de Théodore Herzl, bien que la ville de Tibériade, au nord d’Israël, ait été le site d’une tentative similaire au XVIe siècle. Ce profond désir de vivre en tant que Juif, de faire partie du peuple juif, ainsi que le courage de prendre des risques pour atteindre son but, tout cela existait bien avant Théodore Herzl. Doña Gracia Nasi en est un exemple.

S’appuyant en partie sur des documents découverts récemment dans les archives de Ferrare, Andrée Aélion Brooks raconte l’histoire d’une femme qui fut un des protagonistes importants de la scène politique européenne au milieu du XVIe siècle. Brooks très justement écrit que Doña Gracia a été l’objet de nombreuses études et récits, y compris un roman intitulé La Señora. Ce qu’elle apporte de nouveau, c’est que son récit est basé sur de nouvelles informations, y compris une lettre écrite par le neveu de Doña Gracia Nasi et trouvée dans les archives de Ferrare, ainsi que des documents écrits en treize langues différentes en provenance de sept pays. C’est pour le moins curieux qu’un personnage de cette stature ait disparu de la mémoire collective commune aux juifs et aux non-juifs.

Doña Gracia naquit dans une grande famille juive patricienne. On peut diviser sa vie en quatre périodes différentes si on se base sur ses déplacements successifs toujours plus à l’Est jusqu’à l’Empire ottoman où elle put finalement vivre une vie juive. Il semblerait que Doña Gracia Nasi soit née Béatrice de Luna (chrétienne) en 1510 à Lisbonne, au Portugal, dans une famille de conversos qui avait fui l’Espagne pour éviter de devoir se convertir au christianisme, et qui fut convertie de force au Portugal en 1497. Jeune, elle vécut la vie d’une enfant riche et protégée. Le monde des conversos était compliqué. Vivant hors de chez eux en chrétiens, les conversos n’exprimaient pas ouvertement leurs pensées et leur éventuel désir profond de revenir à la religion et la culture de leurs ancêtres. Il est clair que Béatrice étant issue d’une de ces familles, devint une pièce maîtresse de ces plans quand elle épousa son oncle Francisco Mendes.
Béatrice avait alors 18 ans et son oncle avait le double de cet âge. Les Mendes, une famille de banquiers et de marchands était fabuleusement riche, et entretenait des liens commerciaux avec tous les importants centres financiers de l’époque, y compris Anvers où habitait Diego, le frère de Francisco. Béatrice devint veuve à 36 ans ce qui la força à jouer un rôle habituellement du domaine des hommes à cette époque. En peu de temps elle prit la tête de la famille Mendes, s’occupant des affaires commerciales et financières compliquées de cette période. Ce qui rend l’histoire de la vie de Doña Gracia Nasi si remarquable, c’est son désir constant, persévérant, d’aider les anusim, les juifs convertis de force au christianisme qui désiraient revenir au judaïsme. Elle essaya avec sa famille et par tous les moyens de créer des filières pour les conversos qui voulaient quitter l’Europe chrétienne et trouver refuge dans l’Empire ottoman. De plus, cette famille paya d’importantes sommes aux princes de robe et d’épée d’Europe, soit pour leur permettre de transiter sur leurs terres, soit pour empêcher l’instauration de l’Inquisition au Portugal (elle échoua). L’histoire personnelle de Béatrice, c’est son cheminement du Portugal à Anvers puis en Italie à Venise et Ferrare pour préparer sa fuite du monde chrétien.

Dès son arrivée en Turquie, elle revint à la religion d’origine de sa famille, à son nom juif Gracia, et reprit le patronyme de son mari, Benveniste. Avec ses neveux, sa nièce et sa fille, elle continua d’aider la communauté juive et surtout les conversos. Elle finança la construction de synagogues et de yeshivot, elle fut l’instigatrice d’un embargo contre le port italien d’Ancône, en représailles à des exactions commises contre des conversos par la papauté, et finalement elle établit une colonie juive dans le nord d’Israël pour permettre aux juifs (surtout aux conversos) de vivre en paix. Cette dernière tentative échoua à cause de l’indignation que provoqua chez les chrétiens le fait qu’une juive puisse avoir tellement d’influence dans les cercles du pouvoir ottoman, et elle échoua aussi à cause de l’opposition de la population arabe locale qui ne voulait pas des juifs (cela vous semble un air connu ?).




Dès son arrivée en Turquie, elle revint à la religion d’origine de sa famille, à son nom juif Gracia, et reprit le patronyme de son mari, Benveniste. Avec ses neveux, sa nièce et sa fille, elle continua d’aider la communauté juive et surtout les conversos. Elle finança la construction de synagogues et de yeshivot, elle fut l’instigatrice d’un embargo contre le port italien d’Ancône, en représailles à des exactions commises contre des conversos par la papauté, et finalement elle établit une colonie juive dans le nord d’Israël pour permettre aux juifs (surtout aux conversos) de vivre en paix. Cette dernière tentative échoua à cause de l’indignation que provoqua chez les chrétiens le fait qu’une juive puisse avoir tellement d’influence dans les cercles du pouvoir ottoman, et elle échoua aussi à cause de l’opposition de la population arabe locale qui ne voulait pas des juifs (cela vous semble un air connu ?).

Brooks peint un tableau pittoresque de la vie à l’époque de la Renaissance, une vie replète d’interactions complexes. Ce livre bien qu’il offre de nombreuses notes se lit comme un roman. En 1580, Chaim Baruch avait décrit les conversos : “un bateau avec deux gouvernails”, c’est-à-dire un peuple désireux d’être chrétien ou juif selon le besoin mais n’étant ni l’un ni l’autre. L’honnête récit de Brooks présente Doña Gracia comme un être humain, pétri de contradictions, d’arrogance et motivé par un désir de gloire personnelle. Ceci dit, elle eut toute sa vie un seul gouvernail qui la conduisit jusqu’à l’Empire ottoman et la renaissance du peuple juif, tout en gardant vivante son âme espagnole mais très juive aussi.

Robert Burton Nussenblatt


Traduction par
Rosine Nussenblatt
Comments