Suite Byzantine de Rosie Pinhas-Delpuech

2003 - Bleu autour  11 Av. Pasteur 03500  St Pourçain sur Sioule - 100 pages  ISBN 2-912019-23-0
En exergue, cette phrase d’Edmond Jabès : “Ma langue maternelle est une langue étrangère” et nous voilà embarqués dans une notion qui devrait être simple… la langue maternelle… mais tout le récit va nous montrer qu’il n’en est rien !

L’héroïne, une toute petite fille au début du récit, vient au monde dans un milieu où le multilinguisme est de règle, assez codifié, voire codé : la maman parle fréquemment allemand, pour des raisons qui sont expliquées, le français est une langue commune, l’espanyol des juifs est répandu par la grand-mère etc…

Tout cela est insolite pour la petite fille, parfois même un peu inquiétant, voire effrayant dans un monde trop complexe aux yeux d’une enfant. Heureusement que papa est là, solide, rassurant et qu’il suffit de se reposer sur son épaule pour que le calme revienne en elle. Ce regard de fillette est bien rendu, entre autres, par des rapprochements verbaux, innocents et automatiques.1


Pourtant on imagine l’angoisse “… la mère et la grand-mère crient dans une langue, la bonne et la mère dans une autre, l’enfant ne comprend ni l’une ni l’autre. Il y a de la colère dans les mots et dans les choses…”

La première visite dans une synagogue où on l’a emmenée pour une cérémonie impressionne cette petite : elle s’y entend pleurer, terrifiée.

Puis c’est l’école, avec l’entrée en scène de la langue turque : “Citoyen, parle turc”, c’est l’obligation partout, récent nationalisme oblige. Cela ne simplifie pas l’apprentissage !

Et cette grand-mère qui, incidemment enseigne les épisodes bibliques et apprend aussi à former la lettre “A” à la pointe du couteau de cuisine…

Tous ces traits, déroulés ainsi, sont insuffisants pour exprimer la qualité du récit, qui les transcende tous, les organise comme naturellement.
Une fois le livre refermé, on se sent frustré de la suite - mais peut-être l’auteure nous la fournira - et on éprouve le sentiment de la qualité.

Le travail d'écriture est superbe.

Jean Carasso

Notes


1 Tout au long du livre surgissent des expressions et rapprochements insolites, des allitérations, qui sont bien au-delà du jeu de mots, de vraies créations verbales :
“…les anges sont des enfants morts en hiver, de neige, d’angines ou d’angelures (page 19)
“…la grand-mère, elle aussi a perdu un enfant, elle s’appelait Lucie et était morte de lucémie. Quand on a perdu un enfant, on ne le retrouve plus jamais (page 20)
“la langue est un habit, un habitat” (page 23)
“les assauts de la modernité, en nylon et viscose visqueuse” (page 71).
Comments