Sephardic Genealogy Discovering Your Sephardic Ancestors and their World


En américain “Généalogie sépharade Découvrez vos ancêtres et leur monde” de Jeffrey S. Malka
2003 Avotaynu, Inc. 155 N. Washington Ave. Bergenfield - NJ 07621 384 pages


L’intérêt, souvent passionné, pour la généalogie traduit, en tous milieux, le besoin d’identité d’un monde globalisé. Il s’affirme davantage au sein d’anciennes minorités soumises à l’érosion des cultures. La recherche d’ancêtres est liée chez les Juifs, davantage qu’ailleurs peut-être, au sentiment diffus de disparition annoncée d’un groupe singulièrement marqué par sa résistance historique à la dissolution.

Jusque chez les descendants lointains de communautés juives christianisées, ayant depuis des siècles perdu trace d’une mémoire collective consciente, se fait jour, impérieux et surprenant, ce besoin : apprendre quels ont été leurs ascendants lointains ; comment ils ont vécu ; s’approprier leur mémoire. Dans le cas spécifique des Juifs d’origine ibérique, l’importance, aujourd’hui, de la recherche, est frappante.1 Jeffrey Malka - Jeff pour tous - a décrit le sentiment de solitude culturelle qui l’a saisi aux états-Unis en constatant que la large majorité juive américaine, originaire d’Europe orientale, était parvenue à mettre sur pied une recherche généalogique crédible, alors que la très faible minorité venue d’Afrique et du Proche-Orient, voyait à peine mentionner son existence dans la littérature. Ce besoin, vital chez l’immigré, d’affirmer son identité en recherchant ses sources, s’est traduit par un grand appétit de savoir, la mise en œuvre efficace des moyens d’investigation et surtout le parti pris de partage. Ce livre est donc le fruit d’une grande passion servie par un grand pragmatisme, à l’image de l’homme.
Ce petit-fils d’un grand rabbin du Soudan, installé aux états-Unis après des études médicales en Suisse, devenu professeur associé en orthopédie à l’Université de Georgetown, puis médecin chef de ce service au sein du plus prestigieux des Hôpitaux de Virginie du secteur urbain de Washington, est certes une illustration concrète de ce fameux melting-pot américain.2 Il est aussi le symbole d’une remarquable fidélité.

Il faudrait, avant d’aborder l’ouvrage, ce qui n’empêchera pas d’autres intrusions, visiter l’extraordinaire site Internet de Jeff Malka http://www.sephardicgen.com/3

La préface a le mérite de poser clairement la définition du mot Sépharade. Auparavant Malka énumère les différentes versions. Celle du rab. Marc Angel de la Sephardic-Portuguese Synagogue de New York City, définition négative, selon laquelle sont Sépharades “presque tous les Juifs qui ne sont pas Ashkénazes”.4 Mais où s’arrête ce “presque” ? Pour l’American Sephardic Federation, le terme Sephardic Jews comprend les Juifs dont le pays d’origine est la Syrie, le Maroc, le Yemen, l’Irak, la Turquie, la Grèce et l’Iran. Quid, dans cette définition, des Juifs d’Algérie, de Tunisie, de Libye et d’égypte ? Par contre la définition théologico-historique est la plus logique. L’auteur évoque les travaux de rab. Yosef  Caro (1488-1575) qui, ambitionnant d’écrire un livre acceptable par les Juifs de toutes traditions, le Sulchan Arukh, se heurta à l’opposition du rabbin polonais Moshe Isserles.
La séparation prit donc la forme de divergences rituelles, mais, historiquement et géographiquement, elle recouvrait la frontière de deux mondes : les Juifs qui avaient vécu une partie de leur histoire dans la société musulmane, et ceux qui avaient vécu dans les sociétés chrétiennes. Comme pour recycler cette origine commune, on pourrait observer que les Juifs d’Espagne et du Portugal, après la christianisation de ces pays, exercèrent une forte influence sur leurs frères et cousins du monde arabe dont ils n’avaient pas totalement oublié la culture.

Ces explications aident à comprendre l’origine des difficultés onomastiques en généalogie sépharade. Les patronymes juifs, même après la reconquête, pouvaient avoir des consonances arabe, hébraïque, araméenne, berbère, espagnole, portugaise, catalane, puis, après l’exil, italienne. Il est donc rare que la linguistique offre à elle seule la clé. L’étymologie doit s’accompagner de la recherche historique. À la difficulté linguistique, s’ajoutent les osmoses familiales. Comme Malka l’observe, du fait des nombreuses alliances matrimoniales entre réfugiés ibériques et Juifs indigènes, sur un plan généalogique, rares sont les Juifs du bassin méditerranéen dont l’arbre n’inclut pas de Juifs espagnols ou leurs descendants.

L’histoire des Juifs d’Espagne et du Portugal apparaît souvent, par sa dimension, disproportionnée. C’est qu’on sait mal la grande évolution démographique du monde juif. En effet, jusqu’au XVe siècle, le bassin méditerranéen et l’Espagne furent le centre de la culture juive, mais aussi abritaient de loin la part la plus importante de la population juive du monde. La proportion s’est inversée au cours des siècles. Ainsi en groupant d’une part toute la population juive méditerranéenne, et en l’opposant à la population ashkénaze, le rapport était-il : 90/10 au XIIe siècle, 50/50 en 1700, 10/90 en 1930, et 25/75 en 1990.

L’ouvrage encadre les développements techniques onomastiques et généalogiques, des rappels historiques d’ordre général et particulier, accompagnés de solides références bibliographiques. Quelques éclairages sur l’époque ancienne du judaïsme ibérique pourraient être remis en question. Il n’est pas certain, par exemple, que les juifs furent persécutés par les Wisigoths de religion arienne, dès l’invasion du Ve siècle. Il semble au contraire que le tournant répressif accompagna la conversion au catholicisme des rois Wisigoths, à la fin du VIe siècle. Qu’il me soit permis de rectifier la confusion faite entre Aldo Luzzatto et Michele Luzzatti. De regretter, malgré la large part faite par Malka -fait rare aux États-Unis- à la recherche européenne, l’absence de Paul Sebag dans l’historiographie du judaïsme tunisien. Mais l’ensemble des sources réunies dans ce volume est d’une telle abondance et recouvre une aire géographique telle, qu’il eût été bien improbable de n’y découvrir, dans le détail, ni erreur ni omission.
Ce livre, grâce à la structure solide sur laquelle circulent les informations, avance comme une fusée à étages. Après l’arrière-plan et les développements historiques et linguistiques, on aborde les techniques, en commençant par les recettes pour débutants où “la généalogie s’apparente au polar et le généalogiste au détective”, puis par l’usage plus savant des méthodes informatiques. Enfin, un foisonnement de sources électroniques. On étudiera avec profit au chapitre 15 Genealogy Software.

Vous connaîtrez la quasi-totalité des sites spécialisés - notamment ceux de toutes les archives de l’Inquisition -, ainsi que ceux des administrations locales et nationales, espagnoles, portugaises, israéliennes et autres. Mieux, vous y trouverez les heures et dates d’ouverture des différents services compétents de la planète dans lesquels vous souhaitez vous rendre. Vous découvrirez par exemple les tables de correspondance des alphabets arabes et latins. La description des différents alphabets hébreux avec leurs variantes. Les tables de concordance des différents calendriers hébreux, latins et grecs. Le tableau des inscriptions tombales juives des petites villes d’Égypte. Mais surtout une source inépuisable de patronymes que vous pourrez approfondir en utilisant le site de Jeff Malka.

Les principaux périodiques spécialisés sont cités avec leurs références. Si vous aviez oublié le courriel de la Lettre Sépharade… vous l’auriez trouvé dans Sephardic Genealogy. Jeff m’a d’ailleurs confié à propos de notre revue : “Je la lis avec avidité.”

En conclusion, cet excellent livre, très agréable à lire, porteur d’une masse peu commune d’informations utiles, frappe à la fois par le brio, le sérieux, et l’extrême efficacité.

Lionel Lévy

1 Certes, leur mémoire de groupe est particulière et privilégiée, superposant à l’héritage biblique commun, celui d’un deuxième exil, en une double légende collective.

2 Il semble, d’après les observateurs contemporains, que cette période du melting pot soit terminée, au profit d’un communautarisme, une tendance a s’agglomérer, à vivre ensemble. NDLR

3 On y trouvera une bibliographie jamais réunie, des listes complètes, toutes informations groupées avec un art consommé de la présentation. En un mot on y retracera toute la préparation minutieuse de ce livre-synthèse, en même temps que son développement.

4 C’est la vision du bi-Grand Rabbinat israélien : un Grand Rabbin achkénaze, un Grand Rabbin pour tous autres, qualifiés de “Sépharades”. Quand cessera cette anomalie injustifiable, avec un seul Grand Rabbin, comme dans les autres pays ?



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