Once upon a time, Jews lived in Kirklareli. The story of the Adato Family 1800-1934


En anglais “Des juifs vécurent à Kirklareli…  Histoire de la famille Adato - 1800-1934”
2003 Isis Press Semsibey Sokak 10 BeylerbeyiIstanbul 81210Fax 21 63 21 86 66 isis@turk.net
320 pages ISBN 975-428-239-0


Erol Haker (Elio Adato) est né à Istanbul en 1930 et vit à présent en Israël. Ses deux parents sont originaires de Kirklareli, un village de Thrace orientale, non loin d'Edirne. À l'aube du XIXe siècle, 300 familles juives s'y trouvaient, toutes originaires d'Espagne, pour une population totale de 25000 habitants. Les autres minorités étaient les Bulgares et les Grecs.

J'ai été fascinée par ce livre intelligemment construit, exceptionnellement riche, tant par les archives et la presse de l'époque (La voz de la verdad) que par des entretiens avec les derniers survivants. Jamais je n'ai trouvé autant de détails sur la vie quotidienne dans ces maisons qui abritaient autour d'un cortijo commun plusieurs familles alliées par le sang (et pourtant, j'ai moi-même passé de long mois à éplucher des documents !).
Il est impossible de résumer plus de 300 pages dont chacune est intéressante. Précisons toutefois que l'auteur a choisi d'organiser son récit autour de trois hommes, son père (Menahem Adato), son grand-père (Lia Adato) et son arrière grand-père (Menahem dit El Moravi), et trois dates-clés : 1880, 1912 et 1934.

Les Adato étaient de modestes ferblantiers de Kirklareli. Menahem Adato, né en 1842, plus tard surnommé El Moravi, a fait la fortune de sa famille en passant de l'artisanat au commerce. Il fut en même temps très actif au sein de la communauté.

Cet homme -apparemment hors du commun- était un véritable tyran domestique. Il vivait avec sa femme, ses trois fils, ses belles-filles et ses petits-enfants dans une maison où l'on n'était jamais moins de quinze à table. Sultanucha, la reine-mère, était donc à la tête d'une PME où les tâches étaient dictées par le calendrier. L'intendance des fêtes, le grand ménage de Pessah, la couture et les conserves pour l'hiver : douze à quinze heures de travail par jour pour les femmes de la maison.

Il y avait, me semble-t-il, au moins une génération d'écart entre la manière de vivre à Kirklareli et à Istanbul. C'est une des belles-filles qui importa l'usage de la table, des assiettes et des couverts : en 1900, chez El Moravi, on mangeait par terre, sur des coussins, en se servant à la main dans un plat commun.

Chaque famille (mari-femme-enfants) vivait dans une pièce à l'étage, aux volets fermés pendant les 4 mois d'hiver… Les maîtres de maison avaient leur chambre au rez-de-chaussée. Il n'y avait ni eau ni électricité. Une servante grecque aidait au ménage.

Menahem était très pieux et il n'était pas question de transgresser la moindre des interdictions le jour du Sabbat.

Les enfants n'existaient pas en tant que personnes. Il n'y avait pas de jeu, seulement des livres. Bref, ça n'avait pas l'air très drôle…
Si El Moravi était conscient de la nécessité d'instruire la jeunesse, il s'est violemment opposé à l'Alliance Israélite Universelle et à la francophilie qui allait de pair. (“des esprits arriérés” commentaient ces messieurs de Paris). De fait, la première école de l'Alliance ne vit le jour qu'en 1912.

Cette même année, El Moravi et sa femme décidèrent d'aller finir leurs jours en Palestine.
Pressentiment ? Quelques mois plus tard commençaient dix ans de guerres dans les Balkans. Kirklareli fut occupé successivement par les Bulgares et les Grecs avant de redevenir turque sous Mustapha Kemal.

Nous suivons alors Lia Adato, le grand-père de l'auteur, second fils d'El Moravi. Les fils des hommes exceptionnels sont rarement au niveau de leurs pères. Lia et ses frères ne firent pas exception à la règle. Les guerres balkaniques, puis celle de 1914-1918 n'ont évidemment pas aidé.

La fortune était déjà bien entamée, et inégalement partagée (l'aîné, ayant fait main basse sur la quasi-totalité, s'était installé à Istanbul), quand les deux jeunes frères quittèrent Kirklareli dans l'espoir d'échapper à l'armée. Trois ans durant, la femme de Lia et ses 7 enfants (dont le père de l'auteur) ont attendu à Kirklareli en mourant de faim… L'auteur ne cherche pas à excuser son grand-père qui a totalement négligé sa famille pendant cette période. Il était certes prisonnier de guerre, mais bénéficiait d'un travail convenable, et n'a semble-t-il même pas cherché à entrer en contact avec Kirklareli.

Après la guerre, Lia Adato, qui avait toujours été turcophile, fut satisfait de l'avènement de la République turque. Son jeune frère, lui, partit en Palestine.

La religion n'était pas la grande préoccupation de Lia, qui accomplissait néanmoins scrupuleusement ses devoirs envers la communauté. La réussite dans les affaires n'était pas non plus son fort, et il a vécu une bonne moitié de sa vie à charge de son fils aîné, Menahem (le père de l'auteur), installé à Istanbul depuis la fin de ses études secondaires.

Dans la communauté, la bagarre contre l'Alliance et le français avait été remplacée par la bagarre contre les sionistes. Lia se voulait Turc (ou plutôt Ottoman, mais l'Empire n'existait plus…). Il n'a marqué aucune réticence au changement de nom. Adato est devenu Haker.

La troisième période commence et finit en 1934 : le 3 juillet eut lieu à Kirklareli un véritable pogrom. Les Turcs ont pillé les maisons et les magasins juifs, semé la terreur, sans que l'armée ou la police n'interviennent. Il n'y eut, apparemment, que peu d'exactions physiques, mais le traumatisme a été total. Les juifs ont quitté Kirklareli. Ils sont allés à Istanbul, en Palestine, en Amérique… Lia Amato, qui aimait les Turcs et voulait être l'un d'eux, est mort en 1958, sans avoir surmonté cette “trahison”.

Ménahem, son fils aîné, était devenu entre-temps le bienfaiteur quasi unique de sa nombreuse famille…

Il ne reste aujourd'hui à Kirklareli que 7 juifs, tous âgés de plus de 75 ans.

Le destin et l'éparpillement de la famille Adato sont globalement comparables à celui des communautés juives de l'ancien Empire ottoman (à l'exception de celle de Salonique, exterminée par les nazis). Ce livre est un formidable témoignage sur les gens, plus que sur l'histoire. Il apparaît que les hommes Adato étaient austères et tourmentés. Du côté de la mère de l'auteur, les Chiprut, on était en revanche chaleureux et extraverti. Erol Haker nous fait partager sa curiosité des caractères et des personnalités, ce qui donne à son récit une humanité formidable. Je ne saurais trop en recommander la lecture.


Brigitte Peskine
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