Les Noms des Juifs de Tunisie par Paul Sebag

Les Noms des Juifs de Tunisie par Paul Sebag. En annexe “Les noms des Livournais”
2002 L’Harmattan - 171 pages. ISBN : 2-7475-2595-3

Nous poursuivons ci-dessous l’importante étude sur les noms des juifs de Tunisie, dont les premiers volets ont déjà suscité l’intérêt de nombreux lecteurs. Cette étude qui comprend, mais va bien au-delà du seul commentaire du livre de Paul Sebag, s’achèvera dans le prochain numéro.

Nous avons entamé dans le dernier numéro la discussion de deux points importants de l’ouvrage de Paul Sebag. Quelles sont les origines des familles juives du monde sépharade portant des noms italiens ou hébreux ? Nous avons vu que les noms hébraïques étaient souvent portés par des Sépharades, que beaucoup de noms italiens résultaient de l’italianisation de noms hispano-portugais, hébreux ou arabes, qu’enfin des familles de marranes avaient emprunté des noms de villes italiennes. Nous évoquerons ici les noms présentés par l’auteur comme étant d’origine maghrébine, puis les noms d’origines diverses, et en tirerons des conclusions générales.

Noms d’origine maghrébine ?
Le postulat qui donnerait au Maghreb le monopole de la langue arabe ne pourrait qu’être source d’erreur en onomastique juive. Les juifs, et même les chrétiens, ont porté des noms arabes dans l’Espagne musulmane. Au XIIe siècle ceux qui fuirent l’intégrisme almohade pour se réfugier dans les royaumes chrétiens du nord n’abandonnèrent pas toujours leurs patronymes anciens ni la culture arabe. Mais avant la discussion générale prenons un après l’autre les noms dits “maghrébins” étudiés par l’auteur.

  •   
Abeasis. Ce nom qu’Eisenbeth assimile à  Aziz a pu être porté sous cette forme par des Espagnols puisque le même auteur signale à Ancône le 29 mars 1602 un Salvatore Aziz bénéficiaire d’une concession de banque. Or à cette date les Juifs d’Ancône étaient pour la plupart ponentins ou levantins. Les autres avaient été expulsés. Si ces deux catégories pouvaient porter des noms de consonance ibérique ou arabe cela eût été étrange pour des Italiens. Selon J.-M. Abecassis,1 les Abeasis sont une famille espagnole expulsée en 1492. Commerçants, ils établirent des relations avec Venise. Une branche a essaimé à Gibraltar puis à Malte et de là à Tunis, puis Tripoli.

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  Abouaf. Là se situe, nous semble-t-il l’erreur majeure du livre. Isaac Aboab (os Abuefes, dit au pluriel David Franco Mendes, historien Amstelodamois, au XVIIIe siècle, des Portugais) fut au XVe siècle dernier sage de Castille ou Gaon. Il franchit le premier la frontière portugaise en 1492 à la tête de trinta casas de nobres familias. Israël Salvator Revah a démontré que les Aboab ou Abouaf sont une seule et même famille à Amsterdam, Hambourg, au Maroc, à Livourne, Corfou, Istanbul, Salonique et Curaçao.2 Ils comptent parmi les ancêtres de Disraëli. Un Aboab de Fonseca présida le Tribunal qui jugea Spinoza. Une famille vivait à Tunis, venue d’Istanbul.

  •    Arous.
Même nom que Roah (Eisenbeth). Le nom sous les formes Ruah, Arruas, Aruas, Aruhaj (parfois transcrits en Bentes ou Bento) est signalé par Abecassis au Maroc espagnol, au Brésil et à Lisbonne. Rodrigues da Silva évoque la famile Arovas ou Arrobas, originaire d’Avila (op. cit ; p. 145 n564).

  •    Attia.
Cette famille provient de la riche et petite communauté livournaise d’Alep où elle a joué un rôle important. Un rabbin livournais Abraham Attia d’Alep, au XVIIIe siècle, a publié au moins six œuvres théologiques à Livourne (cf. Encyclopœdia Judaica). Une branche s’est fixée à Tunis au XIXe siècle, se mêlant aux grandes familles livournaises sur place. Le nom est à rapprocher d’Attias qui n’en est que la forme plurielle.3 Ces noms n’ont été adoptés qu’après l’exil au XVIIe siècle, m’a précisé Gérard Nahon. Ainsi Abraham Athias, père de l’imprimeur d’Amsterdam Joseph Athias, avait-il été brûlé vif à Cordoue en 1665 sous le nom de Jorge Mendes de Castro.

  •    Bembaron. Là aussi nous tombons dans le piège linguistique. Baron, Varon, Ben Varon et Bembaron sont fréquents dans le monde juif hispanophone, mais significativement absents de l’ouvrage d’Eisenbeth. Un article intéressant a été publié par Bension Varon.4 Il y signale notamment un Abuzach Avenbaron en 1142 à Tudèle. Normal, un nom à consonance arabe dans la Tudèle qui servit alors de refuge aux Juifs du Sud de l’Espagne fuyant l’intégrisme musulman et ses conversions forcées. Mais les Avenbaron, Baro, Baron, Barron, Bembaron, De Varo, Varan, Varão, Varronides, Varro, Varron ou Waron se retrouvent et émigreront vers l’Italie, la Grèce et la Turquie.

  •    Darmon.
José Rodrigues de Silva Tavim cite les Darmon parmi les Juifs portugais transférés dans les enclaves du Maroc. Georges Marçais relève les fréquentes homonymies entre les noms morisques et juifs portugais et cite les Darmon ou Dermoul.5 La firme livournaise Darmon est signalée à Tunis par Toaff en 1686. La famille ne cessera jusqu’à notre époque de faire partie des notables de la communauté.

  •    El-Guir.
Le nom est inconnu de nous. Peut-on le rapprocher de l’aragonais Algerri ? Pas de mention à Livourne. Pas de contrat de mariage à Tunis.

  •    El-Haïk.
Le nom était orthographié Aljayque au XVIIe siècle. On ne peut s’empêcher de le rapprocher du mot Alxeique désignant au Portugal le chef des Juifs (Rodrigues da Silva). Une orthographe Alxaique existait d’ailleurs pour des Livournais de Salonique, assurément de la même famille. Avant l’apparition de la jota, le j et le x marquaient le chuintement et se trouvaient interchangeables6 (voir par exemple Jerez, Xeres et Sherry). Les grands vestiges de mots arabes dans les langues ibériques peuvent créer des confusions. Haïk que Sebag traite séparément n’est qu’une abréviation d’El-Haïk.

  •    Flak, Flah (ou Fellah ?). C’est le nom d’un rabbin livournais au XIXe siècle, très hostile à sa propre communauté. L’origine est-elle constantinoise ? La famille est représentée à Livourne en 1809 (Flach, droghiere). En 1846 il existe deux femmes seules, indigentes, dont l’une se dit originaire d’Allemagne.
 
  •    Gandus. Sur le contrat de mariage du 13 novembre 1788, la signature est espagnole (Ieusuah de Isaque Ganduz novio). Le nom, rare, figurait à Venise au XVIIIe siècle sous les formes Gantus ou Ganduz, puis à Livourne où existait encore une maison Gandus au début du XIXe siècle. L’identité portugaise, évidente à la fin du XVIIIe, n’a pu disparaître brusquement au XIXe. De nombreux portugais des Pays-Bas espagnols ayant pris racine à Venise au XVIe siècle, comme les Anversa, peut-on voir en Ganduz, selon la même démarche, un toponyme de Gand ou Gent ? Les De Castro Tartas n’ont reçu ce nom composé qu’à la suite d’un séjour de quelques années à Tartas en France.

  •    Halfon.
Eisenbeth cite un Abba Mari Halfon, astronome italien aux XVe et XVIe siècles. Il étudia l’astronomie à Naples. Le 17 février 1796, à Tunis, Abraham Halfon signe son contrat de mariage avec Gracia Lumbroso : Abram de Salamon Halfon nobio. Le nom figure au vieux cimetière de Livourne sous la forme Jalfon. Il est rare à Livourne en 1809 : deux Halfon, deux Jalfon mais un Calfon. Il est resté dans le folklore dans l’expression matto calfon désignant un comportement très original.7 Haïm Zafrani cite les Khalfon parmi les noms de quelques familles du Maroc presque toutes d’origine ibérique qui se sont illustrées dans les affaires et le gouvernement de la communauté.8 Encore une fois un nom arabe ne contredit pas l’origine espagnole.

  •    Hayoun. Là encore histoire et linguistique doivent composer. Sous la forme Hayon ce nom est trouvé en Espagne par Eisenbeth dans un acte où un Hayon, sa femme et une parente vendent le 18 février 1166 un terrain au nord de Tortosa. Il s’agit d’un diminutif de Haïm, prénom biblique. Il y a certes homophonie avec le très classique nom marrane Ailyon (Rab. Ailyon 1688, Toaff p. 374). Des quantités d’Ailyon existent à Amsterdam depuis le XVIIe. Il n’existe à Livourne en 1809 ni Hayoun, ni Ayoun, ni Ailyon, mais le nom Hayon est cité dans Toaff. Le nom est porté à Alexandrie d’égypte par une famille livournaise. Il se trouve même à Curaçao. Il est difficile d’étudier les Portugais sans examiner leurs différents pôles. La présence sur la liste livournaise à Tunis paraît néanmoins mystérieuse, cette famille ayant peu fait parler d’elle.

  •    Lasry.
Les Lasry sont une famille de Gibraltar de souche marocaine. Le nom est arabe (Oulad Al’asri) mais les premiers Lasry que José Maria Abecassis cite ont vécu à Fayal (Açores), Tétouan, Lisbonne. Samuel Lasry fut grand rabbin de Gibraltar en 1837. Il y exerçait la profession de notaire. Plusieurs ont contracté mariage à la synagogue hispano-portugaise de Londres et la culture arabe était loin d’eux lorsqu’une branche s’est établie à Tunis.

  •    Malca.
Ce nom a été étudié à propos des Molco.

  •    Meimon.
Cette famille pose problème puisque son origine ibérique ou non tunisienne a été contestée en raison du nom arabe, et qu’elle n’est pas représentée à Livourne. Le premier mariage de la famille cité par Attal et Avivi ne remonte qu’à 1863. La dot est importante. Est-ce le prestige de la famille de la mariée, Reine de Soria, qui aurait permis l’intégration ? Peu d’éléments sont fournis par la littérature si ce n’est quelques plaisanteries. Il reste que le nom lui-même n’est pas antinomique de l’origine ibérique. Il existait à Tolède des Maimon parmi les conversos (Pilar, op. cit.) et en Aragon des Maymo et des Maimona. Des Maymo sont à Gérone en 1390. Il n’y a donc pas ce qu’on appelle en droit de “présomption” ni “commencement de preuve”.

  •    Melloul
par contre est amplement représenté dans les cimetières de Livourne et Pise. En 1809 il y a à Livourne six chefs de famille Millul dont trois imprimeurs et un enseignant des écoles hébraïques. Au recensement de 1846 l’origine des cinq Millul est la suivante : Livorno, Germania, Livorno, Germania et Pesaro, ce qui ne nous apprend pas grand-chose. Le savoir faire en matière d’imprimerie explique peut-être la provisoire émigration en Allemagne.

  •    Memmi
est le nom d’une famille livournaise ancienne à Tunis. Le nom est porté par une autre famille sans conteste tunisienne, celle de l’écrivain bien connu Albert Memmi. Ce qu’on peut dire est que la famille livournaise était d’une bonne culture italienne. Le nom coïncide-t-il ? Lorsque les Memmi tunisiens (qui étaient peut-être, comme la famille homophone musulmane sans doute andalouse, des Mami) ont fait écrire leur nom à la française, n’y a-t-il pas eu peut-être tendance à se référer à l’orthographe italienne, usage fréquent à Tunis ? Il existait en Aragon des Mahme, des Mamen et des Mimi. D’après José Maria Abecassis ils pourraient être originaires de la localité espagnole de Miaman. Mais nous sommes dans le domaine des spéculations.

  •    Moatty. Il s’agit certes d’un nom d’origine algérienne. Le transfert chez les Livournais doit s’expliquer par les alliances matrimoniales.

  •    Sebouk, forme de Sabocca, est une famille de “Livournais d’Alger”. Les Sabocca sont cités par Quevedo, avec les Ibn Sasson et les Ibn Nahmias, par dérision, comme exemples des mésalliances de la noblesse espagnole au XVIIe siècle.9

  •    Suied. La présence de ce nom surprend dans la liste livournaise, même avec la forme ibérisée Assuied. La plupart des époux ne savent pas signer leurs contrats de mariage. Le nom est inconnu à Livourne. Nous ne l’avons pas rencontré sur les listes des noms espagnols publiées par divers sites.

  •    Timsit. Le nom est assurément algérien. La famille semble avoir habituellement contracté des alliances matrimoniales livournaises, ce qui expliquerait sa cooptation.
  •    Zerafa. Il existait à Livourne des Esdrafa. Le nom a, en arabe, le sens de girafe. Mais le mot espagnol voisin, jirafa, est emprunté au premier. Mieux, en espagnol ancien le mot était azorafa. (Rey, dictionnaire historique, p. 889). Au XVe siècle vivait à Valence Rabbi Joseph b. Isaac Zerafa (Eisenbeth). L’origine ibérique est patente.

Ainsi sur les 24 noms présentés comme maghrébins, l’origine ibérique est démontrée pour 12 : Abeasis, Abouaf-Aboab, Arous, Attia, Bembaron, Darmon, El-Haïk, Haïk, Hayoun, Malca, Sebouk, Zerafa. Elle est amplement présumée pour les Halfon, possible pour les Gandus, Meimon, Memmi, incertaine pour les Mellul, absente pour les Dardour, Flak, Moaty, Suied, Timsit. Parmi les noms vraiment litigieux seuls les Flak et les Moaty ont eu une présence à Livourne. Ni les Suied, Timsit, ni même les Meimon ni les Memmi, à les supposer maghrébins d’origine, n’y ont laissé de traces. On peut donc réfuter la thèse de Paul Sebag selon laquelle la communauté livournaise de Tunis se serait accrue de familles tunisiennes précédemment intégrées à Livourne. Au contraire nous constatons que ces familles, pour la quasi totalité, à la seule exception des Moaty, (Alloro, Attal, Assal, Azoulay, Azria, Baranès, Bedossa, Bessis, Bigiaoui, Bismut, Boulakia, Coen Solal, Coen Tanugi, Djeribi, Fellous, Fitoussi, Guetta, Hanouna, Hanun, Jais, Jaoui, Liscia, Marzouk, Pincas, Sahadun, Slama, Sarfati, Sebag, Taïeb, Temim, Tubiana, Zerah, Zeitoun, Zibi) n’ont nullement été intégrées à Tunis chez les Livournais à leur retour,10 en raison peut-être d’un certain sectarisme de ces derniers, mais aussi par la résistance de la communauté tunisienne qui n’entendait pas perdre ses ressortissants et contribuables à la faveur de ces ballotations, souvent provisoires. L’exemple d’Angiolo Junès, Français de Livourne est frappant qui, se faisant inscrire chez les Livournais après s’être installé à Tunis, dut revenir à la communauté tunisienne en tant qu’originaire d’Algérie.11Nous rectifions l’exposé de Paul Sebag sur un point mineur : la présence tunisienne à Livourne ne s’est nullement accrue de 1809 à 1841, mais considérablement réduite, les nouvelles arrivées étant plus qu’effacées par des départs beaucoup plus importants.

Disons un mot des Boccara pour lesquels Paul Sebag adopte, sans critiquer Eisenbeth, la thèse du toponyme Boukhara. L’hypothèse, même cautionnée par un grand auteur, me paraît bien gratuite. Les premiers Bocarra (le nom prenait un c et deux r) de Pise et de Livourne sont des Bocarro. En Algérie la forme adoptée, Abouccara, comme dans les registres des ketubot livournaises de Tunis, Aboccara, permet de décomposer le nom. Le préfixe Abou indique en arabe la paternité. Il était souvent réduit en Bo au Portugal, sinon supprimé. Ainsi Abudarham devenait Bodarro. En Italie Abulafia devient Bolaffi. Comment donc ne pas reconnaître le nom juif ibérique connu Caro ou Carro sous le préfixe arabe Abou ou Bou ? Tout concorde à expliquer Boccara par l’évolution portugaise puis italienne des Abu-Carro devenus Bocarro et Bocarra.

Lionel Lévy


Notes


1
Genealogia hebraica, éd. J.M.  Abecassis Lisbonne, 1990.

2 Cf Is. S. Revah, “La relation généalogique d’Immanuel Aboab” in Boletim Internacional de Bibliografia Luso-Brasileira, vol. II, n° 2, 1961, pp. 276 ss.

3 L’adoption de la forme plurielle est fréquente. Ainsi les Moreno de Tunis avaient-ils été parfois désignés comme Morenos.

4 “Sephardic “Varons” Historical background and distribution” in Revue de Généalogie
et d’Histoire Séfarades, ETSI, Vol. 4 n°12,
en anglais.

5
“Testour et sa grande mosquée. Contribution
à l’étude des Andalous de Tunis” in Revue Tunisienne 1942, pp. 147.160.

6
Et s’écrivent toujours ainsi en catalan et galicien. NDLR

7
Vittorio Marchi, Lessico del Livornese con finestra aperta sul Bagitto, éd. Belforte, Livourne 1993, p 304.

8 In “Les Juifs d’Espagne”, sous la direction de Henry Méchoulan, éd. Liana Levi, 1992, p. 533.

9 Cité Par Roth, Histoire des Marranes, éd. Liana Levi, pp. 37 et 310. Il s’agissait de parents de Diego Arias Davila, nouveau chrétien immensément riche, trésorier du favori du roi, Alvaro de Luna.

10
Paul Sebag aurait pu observer qu’aucune
de ces familles ne figure sur la liste De Paz qu’il cite lui-même p. 169, comme l’ayant trouvée dans ma thèse p. 336, la reconnaissant comme liste crédible des noms livournais en 1930 à Tunis.

11 Lionel Lévy, op. cit. p. 133, n. 112.


Nous finirons cette étude importante dans notre prochain numéro par les noms d’autres origines…
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