Les judéo-espagnols du Maroc, Mémoire brisée d’une communauté méconnue

Les judéo-espagnols du Maroc, Mémoire brisée d’une communauté méconnue de Armand Amselem

2003 Édition privée, tirée à 300 exemplaires, chez l’auteur en Israël :
Armand Amselem 8 rehov Moshe Kol Tel-Aviv 69626 armand_amselem@yahoo.fr
Chèque de 30 euros, port compris. Nombreuses illustrations et consistant glossaire.
400 pages. sans ISBN. Ce bon livre cherche un éditeur en France.


La communauté juive du Maroc, parce qu’elle fut multiple, nombreuse et exemplaire à travers l’Histoire, a suscité un grand nombre d’ouvrages, depuis ceux fort connus d’André Chouraqui, “La saga des Juifs en Afrique du Nord” (1972), et de l’Espagnol Laredo, Beréberes y hebreos en Marruecos (1954), jusqu’à celui, classique, de Victor Malka, au titre presque semblable : “La mémoire brisée des Juifs du Maroc” (1978), en passant par cet autre ouvrage, de Jean-Luc Allouche, “La longue marche des Juifs du Maroc” (1991). Si l’ouvrage d’Amselem est forcément tributaire d’une bibliographie nombreuse et fort bien documentée, il vaut surtout par le témoignage original, une inédite iconographie commentée, et les considérations linguistiques sur le parler judéo-espagnol de ce Maroc disparu.

La lingua maternal no se muere nunka,1 dit un proverbe de chez nous, glané dans La Lettre Sépharade de juin 2002. C’est la langue, son étude et son illustration qui font tout le prix de ce qui ressortit, d’abord, à un ouvrage de vulgarisation. Passons donc sur le rappel historique, compilation utile, sur laquelle nous ne poserons qu’une question, à propos de la figure emblématique de la Kahéna2 était-elle juive ou seulement judaïsée ? c’est-à-dire juive de circonstance. La question n’est pas innocente dès lors qu’on l’envisage sous l’angle de la berbéritude. Mais au fait qui étaient les Berbères ? D’Ibn Khaldoun à Henri Chemouilli les réponses sont diverses, voire divergentes. De même, cette opposition entre teshouvim et megorashim, Juifs maghrébins et Juifs espagnols, semble quelque peu artificielle ou excessive3 : on imagine bien que le détroit de Gibraltar avant et après l’islamisation de l’Afrique, voire après la Reconquista, n’était pas vraiment une barrière et que les gens du Sud et du Nord devaient bien se mélanger. Benjamin de Tudèle, ce rabbin recenseur du XIIe siècle ne se posait pas la moindre question : dans tous les pays parcourus d’Europe, d’Afrique et d’Asie, tous les Juifs rencontrés et recensés le sont pareillement et au même titre sans jamais finasser sur leur origine ou leurs différences culturelles : foin de la distinction entre ashkénazes et sépharades.4

L’histoire anecdotique et éclairante de ce  “Maroc espagnol” nous fait découvrir, sous la plume d’Armand Amselem, le visage mythique de Sir Moses Montefiore, ou fait revivre la visite historique du Kaiser Guillaume II à Tanger, sans parler de la tragédie de Sol la Tsadika si présente encore à la mémoire du scripteur. Bien sûr, en homme qui a fait son alya, Amselem souligne le rôle exemplaire des messagers sionistes - les chaliyars - et l’émigration massive des Juifs d’un pays qui n’en compte plus désormais que quelques milliers. Et il sait en donner les raisons valables, depuis le statut de dhimmi, qu’il analyse fort justement, jusqu’aux péripéties douloureuses de l’Histoire, mais toujours en soulignant que les Juifs à cet endroit eurent un sort infiniment plus enviable que leurs frères établis en Europe chrétienne. Au demeurant, ce Maroc juif se retrouve intact en Eretz-Israel, avec ses coutumes, cette ‘adda que nous avons tous à cœur de préserver, ses chants, ses romances si savoureux en leur mélange linguistique, comme Moshé subio a los Shamaïm, ou cette prière traduite :  Odou Ladonay qui Tob… alabado sea su nombre.

Justement, cette langue judéo-espagnole. La référence obligée en matière de Hakitía - orthographe préférable à celle utilisée par A. Amselem : Haketiya5 - reste l’ouvrage irremplaçable (et d’ailleurs cité ici en bibliographie) de José Benoliel, un Tangérois établi au Portugal, Dialecto-hispano-marroquí o Hakitía, que tout linguiste sépharade devrait avoir dans sa bibliothèque. Sans qu’il y ait dette avouée à cet égard, il est clair que beaucoup de mots et d’expressions recensés chez Amselem, voire de poèmes ou de proverbes, se retrouvent dans la thèse de Benoliel, quoique, me semble-t-il, sans la rigueur scientifique du Tangérois (Amselem est de Kenitra mais se rattache à la tradition tangéroise par ses parents). Mais quel bonheur que de répéter ces mots de pays qui nous ont tous unis sur les rives “occidentales” de notre Orient ! ces fshush de l’enfant gâté devenaient, sur les lèvres de mon père si caressant, des fachouches ; et si mon père, à Alger, s’isolait à la synagogue pour psalmodier Tú eres nuestro Salvador, il avait bien, selon l’heureuse expression d’Amselem, une cara de luz. Mais le pays si khnine, si doux, fut perdu, Que h’sara, quel dommage ! Consolons-nous en jetant au visage de notre aimée ces paroles de miel : mi alma, mi reina, ricoula mía.


Et conservons précieusement, au fond de notre mémoire, le pieux ouvrage du scripteur mémorieux.

Albert Bensoussan



Notes


1 Voir l’ouvrage de Marcel Cohen Lettre à Antonio Saura, édition bilingue, L’Echoppe éditeur, page 48 : La lingua maternal, asi se dize de lo ke se entendya en kaza, ma, en este kavzo, Antonio, la madre no se muere nunka. NDLR

2 La Kahena vivait plusieurs siècles avant la période post-exilaire ici étudiée ! NDLR

3 Ça n’est pas l’opinion de la plupart des auteurs qui ont étudié la question… NDLR

4 À noter que lorsque Benjamin de Tudèle voyageait, les juifs vivant en Espagne, comme lui même, ne pouvaient se qualifier de “sépharades”, puisque ce concept ne prend de sens que lorsqu’on a quitté le pays! (Maïmonide, réfugié en Afrique se qualifiait ainsi, de même que d’autres expulsés de 1492 !) NDLR

5 Le maître Zafrani écrit haketiya, nous l’avons toujours suivi, Esther Cohen-Aflalo dont nous avons analysé le manuel dans notre numéro 44 écrit haketía, ce qui conduit à la même prononciation, et nous n’avons jamais lu hakitía… NDLR

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