Juifs et Judaïsme à Bordeaux - Les Traditions musicales judéo-portugaises en France

Voici deux parutions récentes de livres concernant le judaïsme de Bordeaux, de Bayonne, des petites communautés du Sud-Ouest et de la synagogue de la rue Buffault à Paris, le livre de l’historien du judaïsme sépharade, Gérard Nahon, et le livre du musicologue spécialiste du rite portugais, Hervé Roten. Tous deux se complètent, l’histoire servant à expliquer le chant de la prière judéo-portugaise en France, ce chant animant la mémoire de ces communautés chassées de Péninsule ibérique et réfugiées dans le Sud-Ouest au XVIe siècle.

G. Nahon a fait œuvre de fidèle pratiquant autant que l’historien : la couverture de son livre reproduit l’intérieur de la synagogue de Bordeaux après 1812, et son premier chapitre commence par We Hu Rahim, la prière implorant la grâce céleste. H. Roten, dont la couverture reproduit le plus ancien rouleau de Torah d’origine espagnole conservé à Bayonne, a repris en grande partie l’histoire de son peuple avant d’analyser en technicien les partitions de sa musique synagogale. C’est dire si ces deux livres s’interpellent et contribuent à faire revivre et vivre toujours les communautés judéo-portugaises françaises. Suivons-les.

Bordeaux eut quelques Juifs dans l’antiquité romaine et mérovingienne, puis une belle communauté dans le cadre du duché d’Aquitaine, mais en 1287 le roi d’Angleterre-duc d’Aquitaine expulse ses Juifs, qui restent quelque temps en Gascogne (où ils sont malmenés), mais expulsés encore, comme tous ceux de France, en 1394. Sans doute beaucoup d’entre eux passent-ils en Péninsule ibérique, mais ils en sont chassés en 1492 d’Espagne, et en 1496 du Portugal. Chassés ou convertis, cette histoire est bien connue, et les marranes fuyant l’Inquisition repassent vite en France, sous un nom chrétien. L’auteur est heureux de rappeler qu’en 1529 à Toulouse Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne épouse Anthonie de Lopez, qui descend de Mayer Paçagon, Juif de Calatayud ; leur fils est Michel de Montaigne.

Passant par Bayonne en général, ces marranes s’installent à Bayonne même, dans quelques villages à l’entour, et à Bordeaux. En 1550, le roi Henri II accorde ses lettres patentes, donnant droit d’installation aux “marchands et autres Portugais dits Nouveaux-Chrétiens”. Ces lettres seront renouvelées par la suite, remises en question, les périodes de tension alternant avec les temps d’accueil, mais en 1723, Louis XV accorde ses lettres patentes aux “Juifs… sous le titre de Portugais”, la sauvegarde royale leur donnant droit de nation et de conseil (le Mahamad) dans les généralités de Bordeaux et d’Auch.
Jusque-là, sous couvert de catholicisme, pratique des baptêmes et enterrements chrétiens, le judaïsme s’est développé en secret, avec des rabbins envoyés d’Amsterdam à Bayonne, des œuvres imprimées à Bordeaux, des synagogues et des écoles dans des maisons privées. À partir de 1723 donc, la vie juive devient officielle et les registres des délibérations de la nation juive de Bordeaux et de Bayonne, sont très régulièrement tenus. Y fleurissent les Francia, Mendès-France, Robles, Suarès, Gradis, Peixotto, Cordova, Fonseca, Dacosta, de Paz, de Silva, Raba, Rodrigues, Henriques, Cardoso, Delvaille, Azevedo. Jacob Rodriguez-Pereire, illustre Bordelais, fonde à Paris en 1749 le premier institut de rééducation des sourds-muets. En ce XVIIIe siècle, la communauté “portugaise” de Bordeaux laisse vivre à ses côtés (et sans trop s’y mélanger) une petite communauté “d’Avignonnais-Comtadins” (les Vidal, David, Cassin, Astruc…) colporteurs d’habits, qui en 1759 obtiennent aussi le droit d’élire un syndic ; et quelques “Tudesques” (Serf, Levi, Aleman, Polonais…), Alsaciens et Allemands, en général quincailliers. Le culte israélite est libre, le cimetière juif du cours de la Marne est acheté en 1724 par David Gradis pour les Portugais, celui de la rue Sauteyron en 1728 par David Petit pour les Avignonnais. On compte sept synagogues à Bordeaux en 1733, les émissaires de la Terre Sainte (33 sont connus de 1690 à 1789) viennent y prêcher. À Bayonne, ou plutôt, sur l’autre rive de l’Adour, à Saint-Esprit-les-Bayonne, dans l’intendance d’Auch, le droit d’édifier des synagogues à été confirmé par lettres royales dès 1656, et l’émissaire de Hébron Hida (Haïm Joseph David Azulaï) dit qu’en 1755 il a prêché dans treize synagogues. On compte vers le milieu du XVIIIe siècle 1100 Juifs à Bayonne (longtemps la plus grande communauté portugaise en France) avec, comme à Bordeaux, ses syndics ou Parnassim, son Gabay ou trésorier, son rabbin, ses confréries de charité, son hazan, le chantre qui anime les cérémonies.

Louis XVI et son ministre Malesherbes décident de conférer la nationalité française aux Juifs du royaume. Les Bordelais et les Bayonnais envoient des députés à Paris aux états-Généraux de 1789 avant même que cette nationalité ne leur soit reconnue, donnée enfin par le décret d’émancipation des Juifs du 27 septembre 1791. La Terreur les frappe autant que les chrétiens de France, mais l’ère napoléonienne permet, le 9 décembre 1806, la création du Consistoire, un consistoire central à Paris et des consistoires régionaux avec des grands rabbins. En 1808-1809 est ainsi organisé le consistoire de Bordeaux (qui compte dans la ville 3 713 âmes) couvrant les dix départements de l’Aude, Basses-Pyrénées, Charente, Charente-Inférieure, Dordogne, Gironde, Haute-Garonne, Haute-Vienne, Landes, Puy-de-Dôme. Le préfet de la Gironde nomme 26 notables juifs, qui élisent trois membres laïques et un grand rabbin qui reçoit un traitement de l’état.
Il en sera ainsi jusqu’en 1905, la loi séparant les cultes de l’état, les associations cultuelles, dont les juives, relayant alors cet ancien régime concordataire. Les temples se construisent, les cérémonies peuvent y être magnifiques. C’est le temps de la mise sur partition des chants liturgiques anciens (bibliques, arabo-espagnols, et chants créés du XVIe au XIXe siècle) ; ou de la création à neuf d’une nouvelle musique chorale et aidée d’orgue et d’instruments, avec chœur d’enfants et d’adultes relayant les solos du hazan. C’est l’époque des grandes personnalités bordelaises du Second Empire et de la Troisième République, Jules Carvallo, Émile et Isaac Pereire (les banques, les grands magasins, les chemins de fer), Camille Pissaro, Jules Colonne…

Mais viennent l’affaire Dreyfus, et les guerres mondiales, la “grande” où les Juifs de Bordeaux et de Bayonne se battent et meurent comme tous les Français, le grand rabbin Cohen étant aumônier militaire, et puis la montée de l’hitlérisme et les grands exodes. Les Allemands et les Polonais se réfugient à Bordeaux, mais le 30 juin 1940 les troupes hitlériennes investissent les villes du Sud-Ouest. Le consul du Portugal Aristide de Sousa Mendes, de sa propre autorité, signe 30.000 visas dont 10.000 de juifs, pour les envoyer dans le refuge de son pays. Mais, de 1940 à 1944, avec les rafles, les enfermements, les déportations en Allemagne et en Pologne via Drancy (l’action de Maurice Papon, la mort de Georges Mandel qui était Bordelais, la résistance de Pierre Mendès-France), disparaissent presque complètement les Juifs “portugais” du Sud-Ouest de la France. Après 1960, les juifs d’Afrique du Nord ressuscitent, avec d’autres traditions, d’autres noms, ces communautés. Vers 1960, Moïse Alvarez-Pereyre a été encore hazan à Bayonne et à Bordeaux, mais à l’époque actuelle le grand rabbin Maman de Bordeaux et son chantre Rehby, viennent tous deux d’Algérie. Le temps est venu de la mémoire et de sa conservation, pour ces juifs que l’on disait “Portugais” et chantaient plutôt en espagnol lorsque ce n’était pas l’hébreu de la liturgie ; le temps des plaques commémoratives, des procès et des affaires, des prises de position, et puis des pèlerinages à Jérusalem et parfois de l’Aliyah. C’est donc le temps de l’écriture de l’Histoire, du travail d’archivage de la publication des textes1, et de la musicologie2, de l’enregistrement et de l’interprétation de tous ces trésors du passé.

Béatrice Leroy


1 Tous les textes
essentiels sont édités
par G. Nahon.

2 3500 documents ont été analysé




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