Etude : Les 79 rapatriés du 10 août 1943


Les 79 judéo-espagnols qui, en ce soir triste et heureux du 10 août 1943 s'apprêtent à monter, en gare d'Austerlitz, dans le wagon du Paris-Toulouse affrété par le Consulat d'Espagne à Paris, à destination d'Irun, pour fuir la menace d'une déportation annoncée, ignorent tous le maillage de dépêches diplomatiques et policières qui ont abouti à cet exil d'espoir et d'incertitudes : “rentrer” en une Espagne dont leurs aïeux ont été chassés 450 ans auparavant.


La protection consulaire, dont certains Juifs de nationalité espagnole avaient bénéficié depuis les premières ordonnances allemandes s'était achevée, par ordre des autorités suprêmes nazies à Berlin, le 30 mars 1943 : à cette date, les juifs de nationalité espagnole (mention portée sur “l'accordéon” vert, dit “récépissé” de la Préfecture de Police de Paris, qui, elle, en décompte 3141), comme ceux des pays neutres ou alliés de l'Allemagne (Finnois, suédois, hongrois, suisses, italiens, portugais et espagnols), jusqu'alors exemptés du port de l'étoile et à l'abri des rafles par nationalités, bien que recensés, devaient ou bien quitter le territoire français ou bien subir les mesures imposées aux autres Juifs vivant en France.

De cet ultimatum, le consul Bernardo Rolland avait été avisé, comme tous ses collègues, le 26 janvier 1943. Il ne pourra en gérer que l'amorce des implications puisque les Allemands réclameront son remplacement qui prendra date précisément en avril, au cours même des négociations.2 Ce sera son successeur, Alfonso Fiskovitch, marié à une comtesse von Zeppelin, qui aura charge de mener à bien l'éventuel rapatriement de ceux des Juifs espagnols qui le demanderont.

Mais sur quels critères accorder le visa d'entrée ? Aux 250 sefardis inscrits sur le Registre Civil du Bld Malesherbes ? Pas si simple. Siècles, décrets, instructions gouvernementales ont apporté leur embrouillamini. Au point que, peu après sa prise de fonction, le consul Fiskovitch établit, le 30 avril, quatre catégories de judéo-espagnols auxquels, en la circonstance, il aurait affaire : ceux qui ont tous leurs papiers en règle (ils ne dépassent pas la centaine) ; ceux qui ont bénéficié du Décret Primo de Rivera 1924, mais qui ne se sont pas souciés de régulariser leur nouvelle nationalité3 ; les protégés espagnols de longue date qui sollicitèrent le bénéfice du Décret Primo de Rivera, mais ne reçurent pas de réponse ; les protégés espagnols qui ne réunissaient pas les critères pour obtenir le bénéfice du décret royal.

Comment s'y retrouver ? Le 9 avril, le consul Bernardo Rolland, qui pour ses communications avec Madrid, doit passer par l'Ambassade d'Espagne à Berlin, demande des instructions. Et soulève deux cas : celui des judéo-espagnols qui ont bénéficié du Décret Primo de Rivera mais ont négligé de s'inscrire au Registre Civil du Consulat ; et celui de 90 judéo-espagnols qui, protégés espagnols, n'avaient pas demandé le bénéfice du Décret Primo de Rivera, bien que détenteurs de documents d'identité délivrés en vertu d'instructions gouvernementales réitérées.

C'est le nouveau consul, Alfonso Fiskovitch qui aura à gérer la réponse. Le 30 avril, le consul est informé, toujours par son Ambassade à Berlin, de l'accord de Madrid pour l'entrée en Espagne de ces Espagnols pas tout à fait en règle. “Incroyablement” étonné au reçu de cet accord paradoxal quelque peu inattendu, le consul pousse le pion, et demande le 10 mai, si cette orientation nouvelle et, somme toute souple, concerne tous les protégés espagnols issus du fond des siècles ou bien si elle se limite aux seuls ressortissants soudainement privilégiés. En effet, la rumeur concernant ces seuls 90 a vite fait de porter la panique au sein de la portion des 140 “protégés” exclus de cet accord, et qui assaillent littéralement le Bld Malesherbes.

Malheureuse interrogation ! Réponse ferme de Jordana, le Ministre des Affaires Étrangères, le 29 juin. En résumé, “tenez-vous en à mes instructions sans les modifier ni les élargir en quoi que ce soit. Elles ont été rédigées en tenant compte non seulement des intérêts des sefardis, mais aussi des intérêts de l'Espagne et de considérations d'ordre intérieur. Votre Excellence doit me faire parvenir un relevé minutieux des documents d'identité qui justifient l'autorisation d'entrer en Espagne. Ces instructions n'admettent que ceux qui détiennent les papiers au grand complet, pour eux comme pour les leurs, attestant sans aucun doute une nationalité espagnole acquise avant les circonstances actuelles. Que Votre Excellence révise personnellement chaque cas avant de donner son accord aux candidats”.

De pointage en pointage, 79 noms subsistent, dont la liste est envoyée à Madrid. Pour 68 de ceux qui viennent de passer leur examen de… passage, un sauf-conduit avait déjà été demandé.

Mais quid des laissés pour compte, et qui constituent les deux tiers de la communauté gérée par le Bld Malesherbes ? Et qui tomberaient sous le coup d'arrestations et de déportations. Cruelle réponse de Madrid : “Tenez-vous en à mes instructions de septembre 1942 : aux certificats de nationalité espagnole devaient être substitués des certificats aux termes desquels les protégés espagnols ont perdu cette condition pour n'avoir pas acquis la nationalité espagnole en temps voulu”. Fiskovitch (qui, entre parenthèses, ne semble pas avoir mis à exécution cette substitution de papiers d'identité) fait et refait les comptes : 138 personnes se trouvent dans ce cas. Et le fait savoir le 10 juillet 1943. Trois jours après, le sort en est jeté : seuls 79 sefardis (aucune “coquille” : 79 pour l'heure) quitteront la France, en principe le 28 juillet en vue d'arriver à Irun le 29 juillet à 10 heures. Ils seront accompagnés d'un délégué du Consulat et d'un policier français attaché au Bld Malesherbes.4

À l'angoissante nouvelle, des personnalités de la communauté judéo-espagnole protestent, le 24 juillet, auprès du Consul. Les exclus, écrivent-elles, sont, “abandonnés comme des parias, comme des indésirables, après avoir été pendant des années, voire pendant des siècles, considérés en notre pays et ailleurs comme exemples uniques de fidélité.” Les signataires insistent sur “l'obligation légale de protection contractée par l'Espagne”, et même si ce n'était, demandent que soit pris en considération “un sentiment d'humanité”. Aucune réponse. La veille, Madrid avait jeté son verdict : 79 sefardis sont admis à franchir la frontière.5
Qui sont-ils ? Nous ne pouvons énumérer tous les passagers. Citons, au hasard : cinq Canetti, un Nissim Lévy, six Hassid, deux Franco (dont le signataire de la fameuse lettre envoyée par la communauté sephardi de Paris au général Franco), sept Benveniste, deux Ascher, onze Benbassat, trois Eisenberg, trois Molho (dont l'un se présente comme ancien consul d'Espagne en Italie), deux Francès, quatre Cohen, quatre Saporta, cinq Benosiglio, deux de Toledo, trois Carasso, une Faraggi, trois Jesua, cinq Dainow, deux Benaroya. Autres noms relevés sur la liste dressée par Elias Canetti et remise au Joint à Saragosse : Avigdor, Ciprut, Gormezano. Et même une jeune turque : Victoria Mordehay accompagnant des parents. Et… un Grunspan !

Et il y avait Elias Canetti.6

Elias a eu la bonne idée de rédiger pour les siens un mémoire, que sa fille nous a confié et que nous avons lu avec émotion pour son contenu historique. De plus, il a accordé une interview à Pascale Blin pour sa thèse de Doctorat sur “Franco et les Juifs”.7

Mais surtout, Elias Canetti a rédigé, le 18 août 1943, à l'intention du Joint à Saragosse un fameux rapport détaillé.8 Bref, trois sources écrites (de première main) et un témoignage oral pour reconstituer cet itinéraire encore jamais raconté.9

Elias Canetti (dont l'entreprise de piles électriques a été confiée à un administrateur provisoire de la Chambre de Commerce Espagnole, un ancien diplomate réputé, Pedro Marranès, qui lui restituera intégralement son bien en 1947) a été désigné comme chef de convoi. Il raconte10 : “Le 4 août, la date de notre départ est fixée au mardi 10. Les intéressés entreprennent avec quelque précipitation leurs préparatifs de départ. Le Consulat, au moment de notre départ, nous remet une feuille à apposer sur la porte de notre appartement. Selon ses termes, cet appartement est protégé par le Consulat d'Espagne. Cet avis, nous le retrouverons, à notre retour, sur notre porte.
La liste des partants avait changé depuis le dernier contre ordre, quelques personnes ne s'étant pas présentées du tout, quelques autres ayant été oubliées et une famille ayant renoncé malgré l'insistance du Consul : les Carasso-Assaël, en raison de l'état de santé de madame Buena Assaël Francès veuve de Haïm Carasso. Au total 79 noms détenteurs de la nationalité espagnole aux termes du Décret Rivera, et inscrites au Registre des Ciudadanos du Consulat.

Parmi les rapatriés, monsieur Azaria Chiprut Behar, part sur l'insistance du Consul, malgré sa douleur : son épouse, Regina, hospitalisée pour maladie grave est décédée il y a quelques heures. Quant à la famille Danow, elle emporte sur un brancard Maria Dicker de Danow qui expirera en gare d'Irun le 14 août.

Cinq subditos internés à Compiègne et Drancy (quatre femmes Eskenazi) et que les Allemands avaient promis de libérer pour les escorter jusqu'au quai de départ, manquent à l'appel : Brunner est bien capable de s'être opposé à l'engagement pris par sa hiérarchie.
“20 heures. On est serrés dans les compartiments. La voiture n'offre que 72 places pour 82 voyageurs, compte tenu de l'inspecteur de la Préfecture de Police Rozé11 et du représentant du consul, monsieur Pajarrès. Les gros bagages sont partis l'avant-veille, confiés à un transporteur qui a pris en mains les formalités administratives à Paris et douanières à Hendaye. Les bagages à main, très nombreux, emplissent les couloirs. À Orléans, notre voiture est dételée pour être attelée à un train de permissionnaires allemands en partance pour Bordeaux et Hendaye.”

Arrivée à Hendaye vers 10 heures le 11 août. Les deux postes frontière ont marqué le souvenir. Incroyable est la conversation, à Hendaye, entre Elias Canetti et l'officier allemand en charge des opérations de contrôle. Laissons lui la parole : “Notre train arrive au soir en gare de Hendaye. Police allemande. Fouille au corps, pour les femmes comme pour les hommes. On laisse passer les livres de prières, mais non les lettres et les écrits. Somme autorisée : 300 francs, le surplus déposé à la Douane Française.
- Qui est le chef de groupe ? demande l'officier.
    Mes compagnons de voyage me désignent.
- Parlez-vous allemand ? m'est-il demandé.
    Réponse affirmative.
- Nous avons examiné vos bagages. Nous avons fouillé les vêtements. Tout ce que vos compagnons détiennent est en ordre. Maintenant, excusez-moi, je dois vous fouiller vous-même.
L'officier me conduit dans une petite pièce de la Douane. Y entre après moi. M'invite à m'asseoir. Puis :
- Nous disposons d'une dizaine de minutes avant le départ du train. Je dois vous le dire : nous avons perdu la guerre ! Vous, je vous envie. Parce que vous êtes heureux maintenant : vous allez sortir, chanter tout ce que vous voudrez. Je suis heureux pour vous.

Cinq minutes de monologue. L'inquiétude s'empare de moi. Je ne dis pas un mot. Je crains un piège. Me dis que mon interlocuteur souhaite m'entendre exprimer mon approbation. Après quoi… Or, je suis responsable de la vie de quelque 80 de mes coreligionnaires. Une seule imprudence de ma part, et alors…
- Vous êtes libre !

Je respire. Le train va repartir. 15 heures quand nous arrivons à Irun. Plusieurs heures de formalités : passeports, douane, longue visite des bagages. Les hôtels désignés ne peuvent nous loger tous. Appel est adressé à quelques habitants du quartier de la gare. Notre malade - madame Maria Dicker de Danow - respire péniblement.

Et chacun d'aller se coucher. Lorsque, vers 23 heures, des coups sont frappés à ma porte. La police me demande de réveiller tout mon monde pour un nouvel examen des passeports.12 Je proteste : nous sommes tous épuisés, méritons quelques heures de sommeil. Je propose le passeport de toute ma famille en gage, jusqu'au matin, où j'apporterai moi-même tous les passeports. Accepté.



Engagement tenu : au matin, je rassemble tous les passeports et me rends à la Police. Examen réussi.

-    Muy bueno ! Que voulez-vous faire maintenant ?

-    Tâcher d'aller dans ce pays pour travailler et gagner notre vie.

-     Où voulez-vous aller ?

-    Moi, j'ai des amis à Barcelone et ailleurs. Les autres, je ne sais pas. Il me faut d'abord trouver de l'argent pour payer l'hôtel, prendre le train, etc.”

Après deux ou trois jours à Irun, chacun ira vers son sort. L'accueil espagnol, ses dérives, son extension inattendue vers… le Maroc français justifient un prochain article.

D'autres rapatriements suivront ou seront envisagés : tel celui promis, pour le 20 août, par le Consul aux détenues de Drancy (quatre femmes Eskenazi) qui n'avaient pas été escortées en gare en temps utile le 10 août. Le 1er octobre 1943, un groupe composé par le Consul d'Espagne à Toulouse franchit la frontière à Hendaye. Le 21 octobre, un troisième rapatriement est réalisé. En février 1944, des visas pour 36 judéo-espagnols sont demandés.13 En juin 1944, un groupe de 73 sefardis se prépare à Perpignan, mais ne reçoit pas autorisation de passer.14 à Paris, une liste de rapatriables est prête pour un convoi destiné à quitter la capitale le… 8 août : projet dépassé par la bataille de Normandie, avec les Américains déjà présents dans le Maine, et orientés sur l'Anjou, donc prêts à couper les voies ferrées descendant vers le sud-ouest. À notre connaissance, aucun des judéo-espagnols impliqués par ces derniers rapatriements ne s'est encore raconté. La Lettre Sépharade espère, de cet article (comme cela a été le cas pour des articles précédents) que quelques témoins se manifesteront, au nom de la Mémoire.

                                                            F.E.


Notes :


1 On le sait (voir notre article dans la Lettre Sépharade 44), une probable maladresse de frappe fait que, dans certains documents, il est question de 304 juifs espagnols recensés, dans d'autres de 314.

2 Un document en notre possession, une Adresse de Reconnaissance offerte à Bernardo Rolland par l'Asile Saint-Ferdinand de Neuilly à la veille de son départ porte la date du 1er avril 1943. Par ailleurs, nous savons que le consul Rolland reçoit encore une dépêche de Jordana le 10 avril.

3 Voir notre article dans la Lettre Sépharade 38.

4 Ce qui laisse logiquement déduire qu'il doit y avoir un compte rendu du voyage, voire deux,
l'un aux Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Paris, l'autre à Alcala de Hénarès.

5 Le détail de cette période qui va du janvier 1943 au 10 août  se trouve dans l'excellent, sinon fondamental, España y los judios en el siglo XX, d'Antonio Marquisa et Gloria Ines Ospina, Espasa Universidad, Espagne. Nous nous sommes aussi référé au fondamental ouvrage de Haim Avni, maintes fois cité dans nos colonnes : España, Franco y los Judios (Altalena,Espagne)

6  Homonyme, y compris pour le prénom, de son cousin, le futur Prix Nobel de Littérature.

7
Au CDJC.

8 Que nous avons eu toutes les peines du monde à obtenir de l'amabilité du Service Archives du Joint à New-York.Thanks a lot !

9 Quatre de ces passagers, alors enfants, et en excellente santé à Paris en 2003, ont refusé de recevoir l'auteur. Tous quatre lecteurs
de notre Lettre Sépharade…

10 Synthèse des trois sources Canetti. Les phrases même d'Elias Canetti sont entre guillemets.

11
Nous avons pu obtenir la fiche de carrière  de l'Inspecteur spécial des Renseignements Généraux Robert Rozé (nommé en mars 42). Mais cette feuille de carrière ne précise pas les affectations. À l'heure où nous rédigeons cet article (mai 2003), nous avons demandé une nouvelle recherche aux Archives de la Préfecture de Police quant à  l'existence d'un rapport qui serait l'homothétique de celui de Canetti.

12 Au souvenir de Ruth Canetti, interviewée par
le signataire en 2001, l'officier aurait précisé : “Vous n'êtes pas de vrais Espagnols. Il nous faut vérifier vos passeports”.

13 À titre d'information,le rapatriement des Juifs italiens vivant en France, le 30 mars 1943, a été excellemment raconté par Bellina Bouaniche- Moday dans “D’une étoile à l'autre” (1994 - Natanya - Israël). Et celui des Juifs turcs,
en février 44, par notre amie Estelle Dorra dans la Lettre Sépharade 15.

14 Voir, in Lettre Sépharade 29, le témoignage de Charlotte Saporta.

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