Revues : Thessalonikeon polis

Dans Thessalonikeon Polis n°6, Stella Salem - pp. 57-78

Déjà dans les numéros 14 et 15 (1995) de La Lettre Sépharade, Bernard Pierron avait évoqué l’histoire de cette plus grande nécropole juive du monde, définitivement et intégralement détruite en fin de 1942 au cours de l’occupation allemande de Salonique.

Une nouvelle étude récemment parue dans la très belle revue de l’Université Aristote de Thessalonique nous offre l’opportunité d’y revenir car entretemps notre lectorat s’est beaucoup accru et les nouveaux lecteurs n’ont pas nécessairement connaissance de cette importante et lamentable histoire.

L’ancien cimetière juif de Salonique

Pour écrire son article Stella Salem s'est basée, entre autres, sur trois ouvrages fondamentaux dont la lecture et l'étude sont indispensables à quiconque veut comprendre la longue histoire des Juifs de Salonique et tenter de saisir le destin tragique de cette communauté dans ce qu'il a de plus spécifique. Il s'agit de “l'Histoire des Israélites de Salonique” de Joseph Nehama, de In Memoriam de Michaël Molho et de “Tombes juives de Salonique et biographies des personnalités de la communauté” d'Y. Sh. Emmanuel. Cette bibliographie de base est complétée par des travaux plus récents de Réna Molho, Alberto Naar, Nicholas Stavroulakis pour ne citer que les chercheurs qui nous sont les plus connus.

En s'aidant des données que fournissent ces auteurs dont les trois premiers sont contemporains de la destruction de la vaste nécropole juive salonicienne, elle parcourt plus de quatre cents années de l'existence du cimetière depuis sa fondation qui remonterait au XVe siècle alors que les premiers juifs de Sicile et de Venise s'installent à Salonique sous domination vénitienne. En effet, à cette époque les juifs devaient payer une sorte de taxe grâce à laquelle ils étaient autorisés à franchir la porte de la ville pour enterrer leurs morts extra-muros.

En 1519 donc, alors que selon des sources turques vivaient à Salonique 15715 Juifs, 6635 chrétiens et 6870 musulmans, le cimetière juif existait déjà à l'extérieur des remparts orientaux. En raison de l'interdiction religieuse d'exhumer les morts, il ne pouvait que s'étendre rapidement. Le cimetière juif initial s'appelait La Puerta Redonda (La Porte Ronde). Son développement se fit vers l'est et vers le sud. Cette zone d'extension ne prit que bien plus tard le nom de Senyor Jacques en raison de la présence de la tombe beaucoup plus récente (1903) de Jacques Nissim Pacha, général et médecin du troisième corps d'armée ottoman. C'est afin de se repérer dans cette immense nécropole que des noms divers furent attribués aux parcelles : Puerta Tchika (Petite Porte), La Holera (Le Choléra), La Holera Grande (Le Grand Choléra), Elos Pinos (Dans les Pins), Enlado de los Maaminim, (à côté des Dönmés), Yeshiva de los Leviim (Yeshiva des Lévi, célèbre famille de rabbins), Beith Ahayim Viejo (Vieux Cimetière) etc. Parmi la multitude des tombes modestes existaient celles des familles aisées telles que les Allatini, les Lévy, les Matalon etc. qui étaient entourées de murs. Les tombes étaient simples et celles des riches ne différaient guère de celles des pauvres.

Le Honadji jouait un rôle important dans ce dédale de sépultures. Il s'agissait tout simplement d'un guide qui aidait les visiteurs à repérer les tombes de leurs proches et qui récitait des prières pour le repos des âmes. Selon J. Néhama : “Ce métier est au plus bas degré de l'échelle rabbinique […] Le honadji, armé d'un parapluie, se tient aux abords du cimetière, guettant la pratique par tous les temps. Il jouit naturellement de peu de considération.1

La pierre tombale était posée en général sept jours après la sépulture. La visite au cimetière avait lieu au moins trois fois par an : le jour de l'enterrement, 7 jours et 11 mois après. Mais il existait d'autres occasions de se rendre au cimetière : à la date anniversaire de l'enterrement, lors de la grande Ziyara2 (visite la veille de Roch Ha-Chana et de Pesah). La veille de Roch Ha-chana la coutume était d'aller prier sur la tombe de grands rabbins tels que Samouil di Medina (1506-1590), Soukat David (décédé en 1715), Kahana (décédé en 1827), Saoul Molho (1762-1849), Samouel Gaon, Lévy Gatenio etc.3

A l'origine la pierre tombale était directement posée sur le sol (exemple de celle de Meïr Alevy Askenazy décédé le 7 septembre 1518). Puis on édifia des tombes sur lesquelles était placée une pierre tombale dont les mesures “standard” étaient 2,5 m de long, 1,20 de large, 0,20 d'épaisseur. Il arrivait, en période de choléra par exemple, que plusieurs corps fussent ensevelis dans la même tombe. La pierre tombale de nombre de marranes était semi-circulaire, tandis que sur la tombe de juifs originaires d'égypte était placée une sorte de sarcophage taillé dans la pierre.

Évidemment, les inscriptions funéraires apportaient de précieuses informations quant à l'histoire des Juifs saloniciens. La plus ancienne découverte par Michaël Molho datait de 1493. Il faut souligner ici la richesse et la variété linguistiques des épigraphes. Les inscriptions à l'origine ne comportaient que le nom et la date du décès. Puis y furent ajoutés des textes pour beaucoup empruntés à la Bible. Ces textes sont écrits en hébreu, écriture carrée et écriture rachi. Les Sépharades optaient aussi pour le judéo-espagnol en caractères hébraïques. Des Portugais choisissaient un texte en hébreu et un autre en portugais. Les Italiens optaient soit pour l'hébreu, soit pour l'italien, soit pour les deux langues simultanément. L'épitaphe de la tombe du célèbre Jacques Pacha était rédigée en turc. Médecin des armées ottomanes il était décédé en 1903.5 Le grec fait son apparition dans les inscriptions funéraires après la libération de la ville en 1912. La plaque tombale de David Matalon, décédé en 1931 est un exemple de plurilinguisme surprenant : les inscriptions y sont en hébreu, français, judéo-espagnol en caractère hébraïques et en grec. Souvent la profession est indiquée ou symbolisée par un instrument de travail (des ciseaux pour un coiffeur par exemple).




Le grand cimetière de Salonique portait aussi témoignage des périodes d'épidémies comme celle de choléra en 1545 où, un dimanche, il y eu 314 morts que des volontaires - les organisations communautaires spécifiques ne suffisant plus - se chargèrent d'enterrer sans aucune cérémonie dans les mêmes trous, sans chaux ni plaque tombale.

En 1821 les murailles de Salonique furent consolidées avec des plaques de marbre du cimetière. En 1889, à la suite de la démolition du mur Est qui séparait la ville du cimetière, l'association Hessed Ve-Emet entreprit d'entourer la nécropole d'un mur pour la protéger des profanations, tâche énorme s'il en est, considérant la superficie des lieux. La société fut dissoute en 1900.

Les titres d'achat d'une surface de 48260 m2 pour l'extension du cimetière original sont au nombre de 5, le premier datant de 1861 et le dernier de 1916. En 1930 la superficie du cimetière est de 357796 m2.

Mais le grand problème reste la protection du cimetière face à un urbanisme galopant. Dès 1890, pour percer l'avenue Hamidié (Ethnikis Amynis actuelle) une portion du cimetière juif fut expropriée. Après le grand incendie de 1917, puis l'arrivée des réfugiés d'Asie Mineure, de nouveaux quartiers se créèrent en bordure du cimetière qui en vint ainsi à partager la ville en deux. Hébrard, l'architecte de la nouvelle Salonique, voulait transformer le cimetière en parc boisé et l'utiliser pour l'extension de l'Université. Une loi de 1918 protège cependant les cimetières comme fondations d'utilité publique. La décision numéro 437 du 12 juillet 1929 du Conseil des Ministres ordonna l'expropriation forcée de 6850 m2 du cimetière juif pour l'installation de réfugiés d'Asie Mineure. Le Grand Rabbin Hayim Habib et le président de la communauté I. Kazès demandèrent l'annulation de cette décision. En janvier 1930, 70 tombes furent détruites par des réfugiés pour protester contre la fermeture des portes du cimetière à 21 h. ce qui les obligeait à faire un détour pour rentrer chez eux. La presse s'intéressa à plusieurs reprises à la question de l'expropriation et des profanations, un journal grec comme la Makedonia réclamant l'arrestation et la punition des coupables des destructions et profanations (16 janvier 1930). Le Gouverneur Général de la Macédoine demande, dans un document à l'adresse du Ministre des Affaires étrangères, le déplacement des cimetières juif et chrétien de cette zone qui est devenue le cœur de Salonique, contre indemnisation bien sûr. C'est le 4 août 1930 qu'est publiée la loi sur l'expropriation du cimetière pour l'extension de l'Université. En 1931, après le pogrom de Campbell, des membres de l'association des Trois Epsilon détruisirent des centaines de tombes. Un poste de police destiné à surveiller les tombes fut alors créé (cinq policiers secondés par des gardiens juifs). Enfin, le 21 mars 1934 est ordonnée l'expropriation du cimetière. Les autorités juives interviennent auprès du Ministère de l'éducation et des Cultes pour que cette décision soit annulée. La loi 890/1937, autorisait durant une année encore la sépulture dans l'ancien cimetière qui, sans qu'aucune tombe ne soit déplacée, devait être transformé en parc. Un nouvel emplacement était accordé à la communauté juive pour y fonder son nouveau cimetière, dans la zone de Stavroupoli. Cependant une surface de 12300 m2 était obligatoirement attribuée à l'Université de Salonique. En 1937, la communauté remit gratuitement une superficie de 12399 m2 à l'Université.

En septembre 1942, le Dr Merten, gouverneur allemand de la ville, demanda à la communauté juive 3,5 milliards de drachmes pour exempter ses membres des travaux forcés. 2,5 milliards seraient versés en espèces et 1 milliard représentait l'équivalent de l'expropriation du cimetière qui devait être utilisé à des fins militaires. La communauté refusa l'expropriation qui fut toutefois décidée début décembre 1942. Le 6 décembre, Merten, accompagné du Gouverneur Général Simonidis, du Secrétaire Général Alméida, de l'Ingénieur de la ville, du Grand Rabbin Koretz et de Michaël Molho se rendit dans le cimetière juif pour en fixer le calendrier d'expropriation. Les autorités allemandes n'envisagèrent alors que l'expropriation d'une section près de l'Université et du quartier de Saranda Ekklision sans toucher au reste du cimetière. C'est l'après-midi même que la destruction commença. Pas une seule sépulture n'en réchappa. Chacun put aller se servir en marbre. Les nazis bien sûr ne s'en privèrent pas (construction d'une piscine). Ce lieu qui comprenait au moins 300000 tombes et qui datait de plus de cinq cents ans fut ravagé en quelques jours. Après la déportation de la population juive, la Municipalité s'appropria l'espace du cimetière comme bien-fonds abandonné par ses propriétaires. En 1946, un décret autorisa les Juifs à rassembler des pierres tombales.
Epilogue

L'épilogue de l'article de Stella Salem permet au lecteur de s'interroger sur les causes de la démolition du grand cimetière juif de Salonique mais surtout de dépasser les conclusions qu'elle-même en tire. Certes lorsqu'elle affirme que la douleur que ressentent les Juifs saloniciens en évoquant cette destruction n'a “peut-être” d'équivalent que le remords des citoyens non-juifs de Salonique pour ce qui a été accompli, elle ne nie pas la participation de la communauté grecque orthodoxe à ce grand travail de vandalisme qui commença le 6 décembre 1942 mais elle occulte largement, en passant sous silence le rôle primordial de la municipalité, la responsabilité de cette communauté. “Dans de nombreuses villes européennes existent encore aujourd'hui de vieux cimetières juifs qui n'ont pas été détruits durant l'occupation allemande”, écrit-elle : Prague, Venise, Amsterdam, Vienne5 mais à Salonique nulle trace d'une nécropole juive dont la tombe la plus ancienne remontait au XVe siècle, selon Michaël Molho. Nous sommes en droit de nous demander pourquoi. Stella Salem l'explique elle-même en retraçant les multiples tentatives de la municipalité de s'approprier l'espace du cimetière, et cela dès 1917, après le grand incendie de la ville qui marque un tournant dans l'histoire de la communauté juive salonicienne. Il est tout à fait concevable que la présence de cette immense superficie consacrée à la mort ait posé des problèmes d'urbanisme au moment où la ville annexée par la Grèce va être soumise à un processus d'hellénisation et va considérablement se développer au delà de ce qui a constitué durant des siècles sa limite orientale. Il est tout à fait concevable aussi que la communauté israélite extrêmement attachée à tout ce qui pouvait attester son ancienne suprématie et à sa foi ait réussi jusqu'à la guerre à défendre sa nécropole contre les multiples tentatives d'expropriation. Ce statu quo aurait peut-être perduré sans l'intervention des Allemands qui plutôt qu'agents ont été de simples catalyseurs des actes de vandalisme ultérieurement perpétrés contre les milliers de tombes. Dans son étude qui ne figure pas dans la bibliographie de Stella Salem, “Le cimetière juif de Salonique, véritable musée épigraphique, historique et archéologique”6,
M. Molho, témoin oculaire de la réunion du 6 décembre au matin en présence de Merten, affirme sans ambages que les autorités grecques - à savoir le gouverneur Simonidis, collaborateur des occupants et bras du gouvernement Quisling d'Athènes - se montrèrent dans l'affaire beaucoup plus intransigeantes que les Allemands et que c'est à elles que revient la totale responsabilité de la destruction systématique de la nécropole juive de Salonique.7 E. Pétropoulos qui n'a pas pour habitude de mâcher ses mots, accable également la communauté grecque : “[…] Quand la populace apprit que la “Sainte” Métropole et la Municipalité prenaient officiellement part à la rapine, alors toute la ville se mit au travail. […] Finalement, d'entre les matériaux de démolition des cimetières israélites, la Métropole et la Municipalité prirent la part du lion. […] La plupart des caniveaux des trottoirs de Salonique sont faits avec les augustes marbres des tombes juives. […] De toute façon la valeur des matériaux de construction est nulle comparée à celle de la superficie du cimetière qu'a absorbée (sans aucune opposition) l'Université”.8

Stella Salem en est fort consciente quand elle conclut son travail, abondamment illustré, en rappelant aux autorités grecques leur devoir de mémoire : “Nous souhaitons que l'Université Aristote de Salonique applique une décision qu'elle a prise autrefois et érige dans l'espace de l'Université un monument rappelant que ce fut l'emplacement du cimetière de nos concitoyens juifs qui durant cinq siècles ont contribué à la vie économique et culturelle de notre ville”.

Bernard Pierron
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