Octobre 1942 : un visa espagnol de mauvaise grâce



Le jeune étudiant en médecine Claude Strauss ne s'appelle pas encore Claude Vigée, pseudonyme sous lequel il accomplira une glorieuse carrière littéraire, quand en septembre 1939, le déclenchement des hostilités l'oblige à quitter son village natal de Bischwiller. “évacué”, comme on disait alors, vers une plage de Normandie où ses cousins l'accueilleront lui et sa mère. Il en fuira quelques mois plus tard, emporté dans le grand vent de l'exode, le long de routes en proie à la terreur pour finalement échouer, à la veille de l'armistice de juin 1940, en zone non occupée où il poursuivra ses études à Toulouse.

En cette ville alors surpeuplée de populations hétéroclites refoulées vers le sud par la débâcle, Claude Strauss rencontrera les fondateurs de l'Organisation Juive de Combat et les chefs des éclaireurs Israélites de France, les David Knout, les Lublin, les Polonski, les Kowarski, les Maurice Bernsohn, les Robert Gamzon, et plus particulièrement Arnold Mandel. Tous l'initieront aux techniques du combat clandestin.

Menacés d'arrestation fin septembre 1942
-- n'oublions pas les grandes rafles de zone sud le 25 août 1942 - et avertis par un ami, Claude Strauss et sa mère fuient vers Marseille pour y entreprendre les démarches utopiques et tortueuses qui devraient les conduire à traverser l'Atlantique pour gagner les états-Unis. Ce qui implique certes d'obtenir le visa d'admission aux Etats-Unis, mais aussi le visa de transit à travers l'Espagne de Franco et le Portugal de Salazar. Or, Franco a donné des ordres stricts à ses organismes consulaires : “le passage par l'Espagne est interdit à tous les hommes de moins de trente ans, à moins qu'ils ne réussissent à prouver qu'ils sont à la fois exempts du service militaire en France vichyssoise et inaptes à servir”, explique Claude Vigée.1 “Il faut en outre présenter un permis d'immigration aux états-Unis ainsi qu'un billet de voyage transatlantique.”

Les bureaux du consulat américain à Marseille multiplient “les chicanes administratives sur le chemin des Juifs européens candidats à l'immigration aux états-Unis”. Claude Strauss “patientera de longues heures sur les banquettes élimées de la salle d'attente de la HICEM de Marseille, au 425 rue de Paradis, dans les couloirs bourdonnants parmi des milliers de postulants lamentables” comme lui-même “dans l'espoir de la clef magique” qui lui “ouvrira l’Eden de l'exil et de la liberté”.

Ce premier obstacle une fois passé, encore faut-il se faire recevoir au Consulat d'Espagne, parcours du combattant qui implique, pour le futur Claude Vigée, de recourir à l'intervention du poète Lanza del Vasto, lui-même hôte du diplomate Charles-Roux au château de Montredon, sur une colline dominant le site phocéen, et lui-même en relation avec le Consulat Général d'Espagne à Marseille, dont le siège est rue Edmond de Langlade.

“Le consul d'Espagne à Marseille”, raconte Claude Vigée, “est un élégant señorito quelque peu sur le retour, qui porte un nom d'archange. Son visage olivâtre, d'apparence mauresque, s'orne curieusement de courtes moustaches noires. N'eût été le bouc en pointe qui leur répondent, elles auraient fait penser à celles de l'autre Charlie Chaplin. Par ses faits et paroles, le señor Carlos de R. confirma sur-le-champ l'effet fâcheux qu'avait produit sur moi son aristocratique personne… Ayant entendu ma requête de visa de transit, il me demanda, d'un ton sarcastique, si j'étais juif. Sur ma réponse affirmative, il me déclara que le Consulat d'Espagne n'était pas l'Armée du Salut, que son pays ne tenait pas à être envahi par des métèques et par des vagabonds sans foi ni loi, graine des désastres et des révolutions.2 De toute façon, il ne pouvait accorder un visa qu'à deux conditions : à part les documents en ma possession, je devrai produire sous huitaine un certificat prouvant que j'étais exempt de service militaire en France, et un autre me déclarant inapte à tout service armé”.

Ces deux documents, Claude Strauss les obtiendra certes. Ce qui motivera la colère vexée du consul. Qui ne s'avouant pas battu, réclamera une contre-expertise médicale, cette fois par le médecin assermenté du Consulat, afin de voir, jettera le diplomate “lequel des deux est le plus suspect, votre poumon ou votre certificat. Là-dessus, charmé par son trait d'esprit, il éclata de rire et me ferma au nez le volet du guichet par lequel il interviewait les quémandeurs. Ceux-ci demeuraient toujours debout devant leur juge, accoudés à une sorte d'étroit comptoir, dans la salle d'attente du consulat”. Salle où s'entassent des juifs de tous les pays d'Europe qui, comme Claude Strauss, espèrent l'impossible. “Les malheureux s'obstinent là depuis des semaines, sinon des mois entiers, dans la pensée de fléchir l'inexorable bureaucratie espagnole. Tous rêvaient de recevoir un jour le télégramme favorable de Madrid qui ne leur parvenait évidemment jamais.”
En bref, Claude Strauss réussira, en jouant de circonstances cocasses,3 à persuader le médecin-juré. “Le señor Carlos de R., blanc de rage, certificat médical officiel en mains, émit quelques aboiements par lesquels il me signifiait que j'avais satisfait aux conditions exigées pour le visa de transit en Espagne, et qu'on me l'accorderait sur l'heure. Il fit trembler la vitre du guichet en le refermant trop brusquement, après m'avoir demandé mon passeport, muni d'un visa de sortie de France, avec tampon préfectoral et signature adéquats”. Grâce à la complicité d'un fonctionnaire alsacien replié à Toulouse, le passeport de Claude Strauss (qui semble être aussi celui de sa mère) porte autorisation de “quitter le territoire métropolitain à destination de Lisbonne ou via Casablanca”.3 Après un moment d'attente, le passeport est rendu à Claude Strauss, “avec le précieux tampon surmonté de la couronne royale de Castille”.

Claude et sa mère passeront les Pyrénées à la gare internationale de Canfranc, que nous avons évoquée dans notre précédent article, “unique station-frontière encore ouverte à ce moment-là entre la France de Vichy et l'Espagne franquiste”, le 26 octobre 1942 vers midi, quinze jours avant l'occupation par la Wehrmacht de la zone non encore occupée, et avant le contrôle total de la frontière pyrénéenne par la police allemande.

Le 16 novembre, après avoir traversé une Espagne grelottante, affamée et déguenillée, et après avoir emprunté le train de nuit Madrid-Lisbonne, Claude et sa mère s'embarquent sur le Serpa Pinto. Pour poser pied sur la terre américaine le 2 décembre. Et y entamer, dans la neige et dans le froid du Middle West, un exil qui durera huit ans pour se fixer enfin, “écrivain juif de langue française” en Israël.

F.E.
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